L'Interprétation
(Différences entre les versions) (→Tous les systèmes de signes demandent-ils à être interprété ?) |
m (a renommé L'interprétation en L'Interprétation) |
Version du 5 avril 2009 à 16:27
Sommaire |
L'interprétation
Les sens possibles du mot interprétation
On peut interpréter les textes sacrés , une œuvre d'art, un comportement humain, un document historique.Le monde de la culture est un monde symbolique. L'homme crée du sens et peut être tenté d'en retrouver partout. Comment analyser la notion d'interprétation?
Interpréter, c’est exécuter, transmettre. (Une pièce de théâtre, un morceau de musique) Le bon interprète est-il celui qui se dote d’une compétence objective ? Interpréter est-ce coïncider avec l'intention de l'auteur ? Est ce créer une richesse en inventant des sens nouveaux ? Celui qui interprète libère le sens, mais prend toujours le risque de trahir.
Interpréter, c’est saisir le sens caché, rendre clair. Il y a interprétation chaque fois que le texte ou le fait qu’on prend en charge recèle une certaine part d’obscurité ou d’ambiguïté. On interprète parce que le sens ne se donne pas immédiatement. Nous vivons dans un monde de signes. Un signe est un élément matériel, gestuel ou graphique dans la présence permet d’évoquer autre chose que lui-même. Le signe est donc à interpréter parce qu'il nous invite à aller au delà de son apparence immédiate. Le sens ne se dévoile pas sans médiation.
Interpréter c’est démystifier, réduire l’illusion, lever les masques. L’interprétation peut être animée par une volonté de soupçon. (CF Démarche de Nietzsche)Gadamer remarque que Nietzsche nous a appris à généraliser le sens du mot interprétation. "Les énoncés qui relèvent de la raison sont susceptibles d'interprétation, puisque leur sens véritable ou réel ne nous parvient que masqué ou déformé par les idéologies" ( Gadamer- Le problème de la conscience historique)
D’autre part, interpréter, c’est aussi donner du sens, comprendre de façon nouvelle,
L’idée d’interprétation recèle une tension entre : porter l’obscur à la transparence, fixer le sens, et révéler un foisonnement, c'est-à-dire affirmer que plusieurs sens sont toujours possibles.
L'interprétation cherche la vérité, mais l'interprétation peut être aussi création de multiples sens possibles.
Quelques exemples d'interprétation
Rappelons certains points déjà vus en cours. Approfondissons la question de l'interprétation de l'œuvre d'art.
on peut interpréter les textes sacrés
Voir lecture du Traité théologico- politique de Spinoza et l'interprétation du miracle.
Autre exemple :
Le nouveau Testament contient des paraboles, du grec comparaison, récit imagé, d'apparence naïve dont le Christ se sert pour présenter une vérité importante. La parabole des conviés (Évangile de Luc - 14-16 à 14-24) est connue parce qu'elle contient le " contrains- les d'entrer " qui selon la lecture de St Augustin a longtemps servi à légitimer les conversions forcées. Comme le maître de maison voyant que ses invités se sont dédits demande à son serviteur de faire entrer de force les passants, on a cru bon de faire entrer de force dans l'Église cautionnant ainsi une longue politique d'intolérance. Le problème de l'interprétation de textes sacrés est ainsi posé : ce sont des textes symboliques, imagés, ne peut on pas en faire la lecture qui convient le mieux aux intérêts temporels qu'une religion veut défendre ? On peut y trouver aisément toute sorte de justification.
Texte de la parabole: Un homme donna un grand souper, et il invita beaucoup de gens.A l'heure du souper, il envoya son serviteur dire aux conviés : Venez, car tout est déjà prêt. Mais tous unanimement se mirent à s'excuser. Le premier lui dit : J'ai acheté un champ, et je suis obligé d'aller le voir ; excuse-moi, je te prie. Un autre dit : J'ai acheté cinq paires de bœufs, et je vais les essayer ; excuse-moi, je te prie. Un autre dit : Je viens de me marier, et c'est pourquoi je ne puis aller. Le serviteur, de retour, rapporta ces choses à son maître. Alors le maître de la maison irrité dit à son serviteur : Va promptement dans les places et dans les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux. Le serviteur dit : Maître, ce que tu as ordonné a été fait, et il y a encore de la place. Et le maître dit au serviteur : Va dans les chemins et le long des haies, et ceux que tu trouveras, contrains-les d'entrer, afin que ma maison soit remplie. Car, je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon souper.
Interprétation du comportement humain
Démarche freudienne : interprétation de l'acte manqué, du comportement compulsif, du rêve. ( Voir cours sur la Connaissance de soi)
Interprétation de l'image
Interpréter une image en trouver le sens, pourrait être coïncider avec l'intention de l'auteur.C'est plus ou moins simple, plus ou moins possible.
L'intention de l'auteur peut être consciente.
C'est le cas de l'image publicitaire: L'auteur de l'image poursuit un but avéré, faire vendre son produit, et il calcule ses moyens pour obtenir l'effet désiré.
Barthes analyse ainsi en 1964 (Revue Cummunication N°4) la publicité pour les pâtes Panzani.
C'est peut être également le cas de l'allégorie.
Une allégorie (Allos =autre – agora = place publique – parler par image) est un récit imagé construit de façon à figurer une signification abstraite.
Ambrogio Lorenzetti peint au 14 ème siècle à Sienne. (1337-1340)l'Allégorie du Bon Gouvernement sur les murs du Palais de la République. Les 9 dirigeants de la ville de Sienne commandent à Lorenzetti un plaidoyer pro républicain en image. Un iconographe dicte très précisément au peintre les symboles à employer. ( La liberté de l’artiste est réduite). Le but est de diffuser un message politique. « Nous nous rappelons mieux de ce que nous avons vu que de ce que nous avons entendu. » (Bernardin de Sienne 1487-1563) La peinture est une peinture à Trois: le commanditaire, le peintre et l'iconographe qui choisit les symboles. Les contemporains étaient familiers de la symbolique utilisée . Pour nous , déchiffrer ces symboles suppose un travail d'historien.
Le peintre peut par le biais de son œuvre donner du poids à un message politique.
Max Ernst En 1937, peint « l’Ange du Foyer » La figure du monstre coloré qui se révèle à nous peut être dans un premier temps muette. Mais Max Ernst explique lui-même qu’il peint la montée du fascisme en Europe. (Comme Picasso dans Guernica a peint le peuple espagnol opprimé et lui figure l’oppression). Max Ernst a vécu à Cologne et connaît les gravures de Schongauer. Il utilise les figures diaboliques de la tentation de St Antoine pour symboliser le mal. Les représentations picturales, le choix des symboles par les peintres supposent une connaissance de la culture dans quelle ils s’inscrivent. Interpréter les œuvres d’art c’est être capable de comprendre ces liens culturels. On voit que dans ce cas l’œuvre s’adresse à l’intelligence autant qu’à la sensibilité.
Une œuvre énigmatique, la Tempête de Giorgione.:
Le tableau est très connu pour la multitude d’interprétations divergentes qu’il a suscitées. (1477-1510) Une interprétation contemporaine de Salvatore Settis y voit une représentation d’Adam et Eve chassés du paradis Les colonnes brisées symboliseraient la mort, châtiment et conséquence du péché originel. Dieu a enjoint aux hommes « la nécessité de mourir ». Le pont surmonté de l’éclair relie la région dans laquelle se trouve le couple et les ruines de la ville. La cité déserte dans le lointain serait l’Eden. (La Jérusalem libre). Il leur est interdit de retourner dans ces murs. Les personnages se tournent vers l’emblème de la mort, incarnée par la foudre divine. La sagesse divine a mis Adam et Eve en vue de la cité royale pour que leur reste à l’esprit l’injonction de ne plus pécher.
Adam porte à la main un instrument, symbole de la nécessité qui est faite à l’homme de travailler. Eve cache sa nudité derrière un buisson.
Les oeuvres d’art sont souvent énigmatiques et ouvrent ainsi un univers d’interprétations possibles. On peut remarquer qu’il faut être proche de la culture à laquelle l’artiste appartient pour tenter de déchiffrer les images. (Ici, la culture Biblique est nécessaire)
D'autres ont vu dans ce tableau l'opposition de la nature et de la culture ...etc
Peut-on prêter à l'auteur une intention inconsciente ?
L’Interprétation freudienne de l’œuvre d’art. « Le thème des trois coffrets » dans les Essais de psychanalyse appliqués. Freud interprète les œuvres d’art comme il interprète les textes des rêves en y voyant l’expression symbolique de désirs inconscients dont le sujet lui-même peut ignorer l'existence en lui. L’œuvre d’art a alors une dimension de sublimation des pulsions. L’artiste exprime ses fantasmes dans l’œuvre d’art d’une manière qui n’est pas socialement interdite. Il ne se coupe pas de la société à laquelle il appartient. Les spectateurs ou les lecteurs coïncident avec les fantasmes de l’artiste. L’œuvre procure un plaisir qui est un plaisir de réalisation des pulsions. (Freud rejoint en un sens le thème de la catharsis aristotélicienne) Le plaisir esthétique n’est pas désintéressé. S’il y a une éternité de l’œuvre d’art, elle est liée à l’éternité des désirs humains.
Le thème des trois coffrets est dans Les Marchands de Venise de Shakespeare. Le Roi Lear véhicule également le thème d’un choix entre trois (les filles de Lear). Le jugement de Pâris exprime également ce même choix.
Dans Les Marchands de Venise les prétendants doivent choisir entre trois coffrets. (Or, argent, plomb) Le coffret de plomb contient le portrait de la jeune fille, il représente le bon choix. Celui que la jeune fille aime choisit justement le coffret de plomb en disant que le plomb est un métal pâle et muet. Les rêves ont enseigné à Freud que la mutité est souvent un symbole de la mort. L'œuvre d'art offre au spectateur un bénéfice important. Nous avons tous peur de la mort, elle nous dit que la mort sera l'objet d'un choix et que ce sera un bon choix.
L’herméneutique freudienne choisit ses règles d’interprétation. Une théorie de l’inconscient la sous – tend. Si on n'adhère pas à la théorie du psychisme humain qui la sous-tend, cette interprétation nous paraît purement spéculative.
Tout peut -il être l'objet d'une interprétation ?
Nous venons de parcourir des exemples de cette activité interprétative, en les empruntant à des domaines différents. S'il faut interpréter, c'est parce qu'on pense avoir affaire à des signes, supposés obscurs, sans transparence immédiate, et qu'on entreprend de les clarifier. Nous allons examiner quelques questions qui sont au cœur de sujets de dissertation du baccalauréat.
Tout peut-il être considéré comme un système de signes ?
Ou bien n'est-il pas plus ou moins légitime de prétendre avoir affaire à des signes méritant d'être interprétés ?
Le Traité Théologico-politique de Spinoza nous met en garde : la pensée superstitieuse considère la nature comme un système de signes, mais nous dit Spinoza seules les passions des hommes, l'espoir et la crainte sous-tendent une telle vision. La nature est à expliquer, il faut en trouver les lois, au lieu d'essayer d'y déchiffrer des intentions signifiantes. Il n'y a pas dans la nature de conscience s'adressant à nous et émettant des signes. La nature est muette. A la science de montrer qu'on peut y repérer des lois, c'est à dire des enchainements de cause et d'effets qu'on pourra décrire dans leur régularité.
(Revoir la distinction entre expliquer et comprendre faite dans l'analyse du Traité Théologico-politique de Spinoza à propos de la superstition).
Peut-on considérer le comportement humain comme un système de signes?Les hommes signifient consciemment, parlent font des gestes. Les penseurs du soupçon essaient de montrer qu'au delà de cette intentionnalité consciente, l'acte manque, l'image du rêve, le comportement névrotique, ou le rituel religieux sont des symptômes d'un inconscient. Ils seraient le langage du désir. L'explication scientifique essaie de trouver une cause déterminante. Par exemple, la cause de tics et de bégaiement peut être un dysfonctionnement cérébral et non une intention inconsciente. Descartes, qui refuse l'hypothèse de l'inconscient préfère montrer que des liens associatifs se constituent dans l'enfance et expliquent les comportements présents (Lettre à Chanut- la petite fille un peu louche). L'enjeu est le statut d'hypothèse scientifique que Freud veut donner à la psychanalyse. Ne donne-t-il pas du sens à toutes sortes de ratés du comportement qui n'en ont pas, ne donne t-il pas le statut de symptômes de l'inconscient à des phénomènes qui s'expliquent autrement ?
Tous les systèmes de signes demandent-ils à être interprétés ?
Certains systèmes de signes sont construits pour lever toute équivoque. Le discours mathématique est construit pour éliminer les interprétations multiples. Il clarifie ses points de départ et les règles qui président à l'enchainement des étapes de la démonstration. Il a pu constituer ainsi un modèle de discours vrai, dont le réclament Descartes et Spinoza qui ordonne son Éthique, comme un traité de géométrie.
Le texte philosophique essaie d'atteindre la précision conceptuelle et se méfie de la métaphore. (Nietzsche, Bergson, sont remarquables justement par leur usage de l'image plutôt que du concept)
Par contre les textes sacrés sont des textes qui utilisent des images et des paraboles, leur transparence n'est pas immédiate. L'homme religieux choisit de dire que Dieu lui parle à travers des symboles et qu'un sens est à recueillir.
"Tout texte est-il à interpréter ? " (sujet de dissertation) Ne peut-on pas dire que c'est le lecteur qui décide d'entreprendre une démarche active pour en trouver le sens ? Il faut que le croyant fasse un acte de foi et admette que Dieu lui parle de manière cryptique. Il faut qu'il choisisse le principe selon lequel il va décrypter le texte. ( Spinoza rappelons le, choisit de dire que rien dans le texte sacré ne contredit la raison, et que, lorsque c'est le cas en apparence, cela vient de l'ignorance des rédacteurs des textes qui n'ont pas compris les phénomènes auxquels ils ont assisté.) C'est en fonction d'un acte de foi d'une part,( Dieu révèle à l'homme la vérité) et d'une décision concernant le principe de lecture que le texte prend sens.Le sens est supposé venir de Dieu, mais il y a quand même un engagement actif du lecteur.( rappelons l'exemple de la parabole des conviés et du " Contrains-les d'entrer")
Certains systèmes demandent de manière plus évidente à être interprétés, s'ils sont construits pour l'être; Ainsi en est-il des allégories.L'allégorie du Bon Gouvernement réunit des symboles choisis par un iconographe et qui devaient parler au peuple de Sienne il y a 7 siècles.La difficulté que nous éprouvons à l'heure actuelle est celle que nous éprouvons face à tout document historique, avec le recul, le sens des symboles utilisés est devenu moins évident.
Toute interprétation est-elle subjective?
Il y a un idéal de l'activité interprétative : trouver Le sens et lever toute obscurité . Il sous-tend la lecture des textes sacrés: l' homme religieux veut saisir la parole divine dans toute sa clarté. Faut-il dire qu'on en est réduit à " donner du sens" et qu'on aura toujours affaire à plusieurs interprétations concurrentes peut être pas nécessairement subjectives, au sens de " propres à chaque individu" , mais au sens d'interprétations créant à un certain moment un consensus, mais toujours susceptibles d'être remises en question.
L'interprétation des œuvres d'art n'est -elle pas par excellence le domaine de la subjectivité des interprétations, mais d'une subjectivité qui peut être heureuse et enrichissante. Certaines œuvres suscitent depuis des siècles de multiples interprétations par leur côté énigmatique ( voir plus haut "La Tempête" de Giorgione.On pourrait dire que l'interêt d'une pièce de théatre réside dans la multiplicité des lectures qu'elle suscité. Un grand acteur se réaproprie les textes de la même manière qu' un interprète contemporain ne chante sans doute plus Verdi comme on le faisait au XIXème siècle. La liberté de l'interprétation dans l'art a cependant ses limites: on ne peut pas trahir l'auteur et ses intentions explicites. Ainsi est-il bon de voir l'Ange du Foyer de Max Ernst dans la perspective politique de la dénonciation du nazisme.
On a pu vouloir éviter la multiplicité des interprétation en ayant recours à un principe d'autorité.Pascal affirme ainsi que seuls les Pères de L'Eglise et la tradition détiennent le sens authentique des textes sacrés. La raison doit s'incliner et reconnaître ses limites.