Traité Théologico-Politique de Spinoza
Traité théologico-politique de Spinoza
Préface et chapitre XX Références à l'édition Hatier Poche.
Contexte historique
A la fin du 16ème siècle, les Pays bas s'émancipent de la domination espagnole et forment les Provinces Unies Confédérées sous la direction d'un Stadhouder, Guillaume d'Orange. (La paix avec l'Espagne est réellement signée en 1648). Chaque ville est gérée par un conseil municipal : "Les Régents"Dans chaque province les États Généraux sont présidés par un pensionnaire. L'union a à sa tête un Grand Pensionnaire. La tolérance est proclamée : nul ne peut être inquiété pour des opinions religieuses. Au Chapitre XX du TTP, Spinoza écrit : "La ville d'Amsterdam a expérimenté les bienfaits d'une telle liberté. "A Amsterdam, la religion officielle est le protestantisme, mais il y a des catholiques et une communauté juive, "marranes" venus d'Espagne". (Spinoza Bento- Baruch)Le mariage civil existe. La communauté juive joue un rôle important, plus intellectuel qu'économique, par sa connaissance de l'hébreu et des textes bibliques. Les fluctuations de la situation politique altèrent cependant la liberté religieuse. Un herem (sentence d'exclusion)est prononcé contre Spinoza par la communauté juive en 1656.IL n'est pas placardé avant 1661, car les Régents ne se pressent pas de le diffuser. Spinoza quitte Amsterdam en 1661.Il vit en taillant des verres de lunettes ( les savants de l'époque sont tous passionnés par la Dioptrique de descartes.) A partir de 1665 commence la guerre contre l' Angleterre. La Hollande est envahie par les armées de l'Angleterre, de Louis XIV et de certains états Allemands.Vers 1670 Spinoza vit à La Haye, il rédige l'Ethique et le TTP. La population de La Haye ameutée par les Orangistes assassine les frères De Witt. (J de Witt, grand pensionnaire). Guillaume d'Orange est proclamé souverain de Hollande en 1672. Le régime républicain est aboli les consistoires religieux(pasteurs protestants et parnassim juif ) poussent Guillaume et les autorités judiciaires des états de Hollande à interdire et à saisir en 1674 le TTP (publié en 1670 et déjà poursuivi)Spinoza avait sans doute été protégé par la tolérance des frères De Witt..Entre 1670 et 1677, Spinoza rédige le Traité Politique qui demeure inachevé. Spinoza meurt en 1677. En 1678, les Œuvres Posthumes sont interdites. Malgré l'interdiction, plusieurs éditions paraissent avant 1680. Spinoza a donc fait l'expérience de la relative liberté religieuse de la République de Hollande, alors qu'il était issu lui même d'une communauté persécutée pour ses opinions religieuses en Espagne et au Portugal. Il connaît aussi les conséquences redoutables pour la liberté de penser des liens qui peuvent unir un pouvoir politique (les orangistes ) et une religion (les calvinistes)
5 grands points pour faciliter la lecture de la Préface
La racine de la superstition, c'est la crainte. Analyse de la superstition P.6 et 7
"Condamnés par leur désir immodéré des biens incertains du sort à flotter misérablement entre l'espoir et la crainte" P.6 . "La cause qui fait naître la superstition, qui la conserve, l'alimente, c'est la crainte". ( Ligne 52) La superstition ne naît pas de la raison, mais des passions humaines.
Pour l'expliquer, il faut en trouver les mobiles psychologiques et montrer en quoi elle s'appuie sur des erreurs intellectuelles.
Mobiles psychologiques
L'homme vit dans un état d'impuissance relative, il ne se connait pas comme une partie de la totalité de la nature, il se prend pour "un empire dans un empire" et il ignore les causes qui produisent les événements. Il a donc des désirs immodérés (immortalité par exemple) et flotte entre l'espoir et la crainte. Il est sûr de lui quand les événements lui sont favorables, mais dans l'adversité, il essaie de se trouver des soutiens, et est prêt à n'importe quel comportement irrationnel. (Spinoza développe l'exemple d'Alexandre Lignes 53- 65: les hommes politiques ne sont pas exempts de ces travers..Alexandre consulte les devins chaque fois que la fortune lui parait être défavorable)
A relier à la critique de l' Appendice de la première partie de l'Ethique. Les hommes construisent une conception finaliste du monde, parce qu'eux mêmes agissent en vue de fins et s'étant donné une volonté libre, ils imaginent des dieux ou un Dieu doté d'une volonté libre agissant en vue de fins, et ils essaient de fléchir cette volonté. Les superstitieux pensent en effet trouver dans la nature des signes, se rapportant à leur vie, annonçant par exemple des malheurs. S'ils trouvent dans la nature des signes, c'est parce qu'ils admettent que des forces du sacré, ou des dieux personnels, se préoccupent de leur vie suffisamment pour leur adresser ces signes.
Ils peuvent construire ces signes à partir d'association issues de leur expérience passée : si un événement favorable m'est arrivé un jour où un oiseau chantait, je vais à nouveau interpréter le chant du merle comme un présage favorable. Comme ils ne connaissent pas la nature, tout événement inconnu peut devenir un " prodige", une manifestation du divin dans la nature. (Ligne 28) On pense à la terreur que suscitaient les comètes, la comète de Halley par exemple ( présente sur la tapisserie de la reine Mathilde), présage pour les deux armées en présence à l'époque de la conquête de l'Angleterre par les Normands. Comme ils font l'expérience de l'inadéquation de la nature à leurs désirs, ils inventent des idées de châtiments et de récompenses et multiplient leurs peurs et se soucient d'apaiser la colère des dieux par des sacrifices.
Erreurs intellectuelles
Les hommes sont superstitieux parce qu'au lieu de connaître, ils imaginent. (ligne 34 ).L'imagination renvoie à une forme de connaissance inadéquate, mutilée, confuse, et elle traduit l'existence en l'homme de désirs.
"Ils forgent d'innombrables fictions" Spinoza insiste sur ce vocabulaire de l' imagination. Le miracle est une transformation de l'ordre de la nature par les dieux ou par Dieu. Le superstitieux fait délirer la nature parce qu'il entrecroise deux chaines de causalités indépendantes : les causes qui engendrent tel événement de sa vie d'une part, et d'autre part la chaîne causale qui mène par exemple à telle position d'une planète.
Le superstitieux méconnait d'une part l'ordre nécessaire de la nature, il n'en connait pas les phénomènes mais il méconnait aussi Dieu. Dans l'Ethique, Spinoza explique que la notion de libre arbitre est la racine de la superstition.Les hommes croient qu'ils sont libre de libre arbitre, et ils imaginent Dieu sur le modèle humain. Ils pensent alors que l'ordre nécessaire de la nature est susceptible d'être modifié par Dieu, pour répondre par exemple aux prières et aux sacrifices des hommes.Ils sont prêts à croire que Dieu se manifeste aux hommes ( aux devins, aux haruspices par exemple, par le biais de signes dans la nature. Il y a bien des erreurs intellectuelles dans la superstition.
Comme dans le monde de l'erreur, rien n'est stable, il n'est rien de plus fluctuant que la superstition (ligne 89) "Ils ne persistent pas dans une seule et même vue. " " Cette inconstance a été la cause de guerres atroces" On peut comprendre que chacun rend un culte à ses dieux tels qu'il l' imagine, et ces diverses croyances opposent les hommes.
On peut rapprocher la critique Spinoziste de la superstition, de la critique qu' Epicure faisait du polythéisme antique. Le ressort de l'analyse est de délivrer les hommes de leurs craintes en montrant que les dieux ou Dieu n'interviennent pas dans la nature et ne se mêlent pas de la vie des hommes
___________________________________________________________________________________________________
La distinction entre expliquer et comprendre La tradition philosophique oppose, surtout à partir du XIXe siècle, la démarche qui consiste à expliquer un fait et celle qui consiste à le comprendre. La distinction a été encore plus nettement établie avec l'apparition des sciences humaines (psychologie, sociologie etc.). Avec elles, en effet, on a désormais opposé la compréhension de l'homme et l'explication des phénomènes de la nature.
Expliquer
L'explication relève de l'intelligence des causes ou des lois d'un phénomène. Cela signifie que lorsqu'un scientifique cherche à expliquer des faits physiques, chimiques ou biologiques, il cherche à trouver de l'extérieur un rapport entre deux choses, par exemple le rapport entre le phénomène de la dilatation d'un corps et celui de l'échauffement. La mise en évidence de la relation de causalité qui existe entre ces deux phénomènes est une explication. Elle se traduit par une formule mathématique qui nous en offre la mesure.
Comprendre
La compréhension relève du sens d'un comportement qui doit faire l'objet d'une saisie, d'une prise qui accueille et rassemble (le verbe comprendre est construit sur le latin prehendere qui signifie « prendre »). La compréhension qu'ambitionnent d'atteindre les sciences humaines, vise à saisir le sens de certaines relations psychologiques, de certains comportements. De ce fait, comprendre, c'est, de l'intérieur, saisir une signification. La compréhension suppose donc une certaine capacité à se mettre à la place de ceux qu'on essaie de comprendre afin de capter leurs motivations. C'est ce que fit le sociologue allemand Max Weber, qui a essayé de comprendre, au XXe siècle, la « mentalité capitaliste » par référence aux valeurs de la « mentalité protestante » dans son ouvrage l'Éthique protestante et l'Esprit du capitalisme.
Spinoza nous donne une compréhension de la superstition:il montre qu'elle a des mobiles affectifs, qu'elle est la manifestation des craintes profondes de l'homme.
__________________________________________________________________________________________________________________________________________________
L'imagination superstitieuse est dangereuse parce que la superstition est aussi imposée par les régimes politiques qui manipulent la crainte et les espoirs des hommes et font passer leur pouvoir pour sacré. Spinoza fait la critique de l'utilisation politique de la superstition. (Marx, dans Le " Manuscrit de 44 " commente le TTP)
Fonction politique de la superstition
P.8 Ligne 72 : "Les devins n'ont jamais autant régné sur la foule" P.9 "Rien n'est plus efficace pour gouverner la multitude que la superstition" ( ligne 98)
On peut manipuler les hommes en manipulant leurs passions. Les religions superstitieuses peuvent créer un attachement à tel ou tel régime politique. Ligne 99 Spinoza emploie l'expression" sous forme de religion". Il dénonce en fait une perversion de la religion. Il bâtit quant à lui l'idée d'une "vraie religion". Elle ne réside pas dans les rituels, être religieux , c'est être juste et raisonnable.
Sous forme de religion, on peut donc apprendre à " honorer les rois comme des dieux". La multitude est facilement captive des images : la religion avec ses rituels, ses solennités rehausse le prestige du pouvoir qui l'utilise ( Pensons aux analyses de Pascal montrant combien la présence sociale de la justice repose sur l'image ( vêtements des juges ... etc) Spinoza pend l'exemple de la Turquie pour illustrer l'idée d'un régime despotique.
"Le grand secret du régime monarchique et son intérêt majeur est de tromper les hommes, et de masquer, du nom spécieux de religion, la crainte par où ils doivent être maîtrisés" ( P.10 Ligne 111) Spinoza fait une critique de la Monarchie et trace les lignes directrices d'une République. Il faut distinguer l'ordre politique de toute autorité qui aurait la forme d'une autorité religieuse et se prétendrait sacrée. La question de la tolérance religieuse dans une République se pose alors.
En 1686 , Locke, dans la Lettre sur la Tolérance va poserle principe de la distinction de l'Etat et de toutes les Eglises. L'état se préoccupe des intérêts matériels, les Églises se préoccupent du salut.Spinoza ne forge pas le concept , mais dans ce texte , il demande aux états de laisser circuler toutes les opinions, et de ne pas se lier à un parti religieux, quel qu'il soit.
"Les hommes combattent pour leur servitude comme s'il s'agissait de leur salut. "(lignes 114-115)
Pourquoi les hommes en viennent-ils là ? Pourquoi l'ordre politique s' auto-détruit-il constamment ? La cité devrait être le lieu où les hommes prennent en charge leur destinée au lieu de cela, ils construisent un trône et n'ont de cesse de donner leur assentiment au pouvoir. Les hommes croient œuvrer à leur salut, en fait ils sont manipulés par des pouvoirs politiques qui ne cherchent qu'à s'imposer. Il y a mystification de la conscience, les hommes ne savent pas ce qu'ils font réellement lorsqu'ils suivent les prescriptions de leur religion.
Marx au 19 eme siècle fera une critique de la conscience mystifiées dans l'idéologie. Il dénoncera la religion comme une illusion entretenue par les classes dominantes qui créent ainsi à peu de frais les conditions de la paix sociale. On diffuse à titre de valeurs religieuses, les valeurs qui servent la domination d'une classe sociale sur les autres. On comprend pourquoi Marx a lu Spinoza en approuvant ses thèses. La libre république devra, par opposition à la monarchie être construite sur la Raison. "Le libre Jugement" ne devra pas y être accaparé par des préjugés religieux. C'est pourquoi Spinoza fait de la liberté de penser, et surtout de la liberté de penser religieuse le fondement d'un République.
Ligne 122: "Quant aux séditions excitées sous prétexte de religion ...... Qu'est ce qui explique l'existence de révoltes dans un état ? ( séditions) Quand un pouvoir politique légifère en matière de religion, il s'unit de fait à une religion, excluant les autres, il suscite lui même des discordes. Spinoza affirme qu'un état ne doit jamais légiférer sur des opinions ( religieuses ou non ) Toutes les idées doivent pouvoir circuler librement. Seuls les "actes" peuvent être à ses yeux des désobéissances, seuls ils peuvent être punis par la loi.
Toutes les" controverses", c'est à dire tous les débats d'idées doivent être autorisés. (Spinoza notera seulement que débat d'idées ne signifie pas appel à la haine, manipulation des passions).
Quand pouvoirs politiques sont appuyés sur des pouvoirs religieux naissent les guerres civiles. Spinoza a connu en Hollande des luttes politiques appuyées sur des luttes religieuses (les Orangistes s'appuient sur les calvinistes et les Régents sur les Remontrants issus d'un schisme du catholicisme). Le peuple se range du coté des monarchistes "Ils combattent pour leur servitude comme s'il s'agissait de leur salut. " (texte écrit deux ans avant l'assassinat des frères De Witt) Pourquoi l'ordre politique l'auto - détruit il en la faveur d'un pouvoir religieux ? Quel régime politique éviterait ces problèmes ? (Ligne 119) "des lois ont été établies sur des questions spéculatives"
La liberté de penser peut et doit être accordée dans l'état. "C'est là la thèse principale que j'ai entrepris de démontrer dans ce traité " P.11
L'idée de libre République.
Spinoza en vient à poser qu'il faut un état non religieux et tolérant à l'égard des religions. (ligne 132) L'autorité politique doit contrôler les actions, mais ne doit pas poser de lois concernant les opinions. La liberté d'expression doit être favorisée au maximum. Le but d'une libre République est de faire vivre les hommes sous la conduite de la raison et non de les asservir aux préjugés. Les pouvoirs politiques n'aiment pas accorder la liberté de penser parce qu'ils craignent les séditions. Celle-ci(soulèvements, révoltes contre l'autorité établie) peuvent être évitées si les idées circulent librement sans jamais se traduire en actes de désobéissance. Mais il faut évidemment que le débat d' idées soit rationnel.Les religions ne doivent pas user de cette liberté pour inciter à la haine et engendrer des conflits. (P.11) Les religions doivent être débarrassées de leurs aspects irrationnels. ( Au XVIII ème siècle, Kant en appellera à la création d'un espace public de débats entre intellectuels éclairés.)
Spinoza entreprend alors de faire une critique de la religion en montrant comment la religion a pu être pervertie
P.11 Ligne 143 .
Pour cela il a été nécessaire d'indiquer en premier lieu ce qui a fait dégénérer les religions. Il faut analyser les préjugés qui concernent la religion et les préjugés qui concernent la politique.
1/ Le comportement des hommes religieux - toutes religions confondues - est loin d'être vertueux."Il est plus facile de connaitre la foi de chacun par les exactions, que par les précédentes vertus".Les religieux ne vivent pas conformément à leur foi. ( ligne 155 à 165)
2/ On veut s'emparer des charges sacerdotales pour le pouvoir et pour l'argent qu'elles procurent.(ligne 170 et suivantes) Spinoza parle de "prébendes" ( revenu attaché à un titre ecclésiastique)Recevoir une charge sacerdotale, une cure, une abbaye, c'est obtenir l'argent qu'elles procurent. Les autorités sacerdotales perverties ne cherchent qu'à répandre la superstition pour mieux gouverner.
3/ Les religieux cherchent à se faire admirer pour leurs qualités rhétoriques,au lieu d'enseigner leur foi.(ligne 180- ligne210)
Spinoza critique les théologiens préoccupés de faire des synthèses de leur religion avec Platon ou Aristote .(ST Thomas 1227-1272) - (Maïmonide 1135-1204 savant et philosophe juif, qui a tenté de concilier Aristote et le Bible).Les querelles entre religions viennent de ces spéculations, les partisans de tel ou tel docteur s'affrontent.On enseigne les"spéculations des aristotéliciens ou des platoniciens)
4/Il critique le manque de rationalité dans l'approche de la religion.On admire surtout les mystères des Écritures.On déteste la raison.(ligne 110) Sur l'écriture : "on proclame qu'elle est partout vraie et divine".(P.13 Ligne 222) Spinoza refuse de s'en tenir à la lettre du texte.(voir plus loin) et invite à une meilleure lecture des textes. " Ce n'est pas loi foi, mais la crédulité qui les soumet à l'Ecriture). "Ils admirent ses mystères".On est donc toujours là près de la superstition: on aime l'irrationalité.
Quelques principes de lecture des textes sacrés.
"En conséquence, je décidais d'examiner l'Ecriture avec un esprit neuf. "( P.14 ligne 239)
Spinoza élabore quelques principes de lecture des textes sacrés. Chacun peut se servir de sa raison pour lire l'Ecriture et ne doit pas se soumettre à la lettre du texte, (c'est à dire pour Spinoza, se soumettre à ceux qui savent lire, les théologiens ). Au 17ème siècle, il était interdit aux catholiques de lire la Bible seuls,les juifs se référaient aux commentaires talmudistes. Les protestants font de la Bible une lecture personnelle, mais ne mettent pas en question son caractère révélé. Spinoza remet en question l'idée de révélation et veut faire une exégèse scientifique des textes sacrés. "Comprendre l'Ecriture par elle même ", c'est en faire une critique historique, comme l'historien moderne fait une critique de document.
Spinoza sépare religion et philosophie et leur assigne deux domaines distincts. on rencontre deux formules : « L'Ecriture laisse la raison absolument libre et elle n'a rien de commun avec la philosophie, mais l'une et l'autre se tiennent chacune sur leur propre terrain. »(Lignes 280-283)
« La connaissance révélée n'a d'autre objet que l'obéissance, et est entièrement distincte de la connaissance naturelle, tant par son objet que par ses fondements et ses moyens » ( P.15 ligne 280 )
Dans le TTP, Spinoza se préoccupe de ménager une place pour la philosophie, qui repose sur la raison naturelle, à côté de la religion (connaissance révélée), puisqu'il réclame la liberté d'opinion.
Quel sens assigne-t-il au texte sacré ? Ce sont des hommes, situés dans un contexte particulier, avec leur langue, leur tempérament qui les ont écrit. (Textes écrits en Hébreu du 10ème au 5eme siècle, traduits en grec au 2eme siècle par les Septantes, les textes chrétiens du Nouveau Testament sont en grec. La Vulgate est la traduction latine du 5e siècle. "Cette pensée divine a été enseignée dans l'Ecriture selon la capacité de compréhension et les opinions de ceux auxquels les prophètes avaient l'habitude de prêcher cette parole de Dieu" (Ligne 296-298). L'Ecriture s'adressait à des ignorants et s'adaptait à leur facultés de compréhension.
1/ Qu'est ce qu'une prophétie ?
L'autorité des prophètes ne peut être que morale. quant au reste " leurs opinions nous touchent peu" ( opinions sur la nature par exemple ;
2/Spinoza considère que dans la Bible se trouvent des prescriptions concernant le bien temporel d'un état. Moïse a instauré une théocratie(vers 1300 avant JC) pour obtenir l'obéissance d'hommes vivant au niveau de l'imagination. Pour que les juifs accomplissent leur devoir de leur plein gré, il a introduit la religion dans l'état. et donné aux lois civiles l'autorité de lois religieuses. L'état s'appuie sur la dévotion, d'où les ordres concernant les rites, les sacrifices. « La religion a été donnée aux juifs comme une loi écrite parce qu'alors ils étaient comme des enfants. » L'obéissance à l'état prend l'apparence de l'obéissance à Dieu. C'est pour cette raison que Spinoza écrit : « La connaissance révélée n'a d'autre objet que l'obéissance. » L'écriture ne contient que des enseignements simples, elle ne combat pas l'ignorance, mais l'insoumission. "J'ai compris que les lois révélées par Dieu à Moïse n'étaient rien d'autre que le droit propre à l'état des Hébreux, et que par suite, personne n'était contraint de les accepter, sauf eux. "( P.15 ligne 260)
Mais, dans la Bible, il y a aussi un enseignement purement moral. La seule connaissance que Dieu, par l'intermédiaire des prophètes ait exigé de tous sans distinction et dont nul ne saurait être dispensé, est l'obéissance à des lois de justice et de charité.
3/On peut se demander ici s'il convient de distinguer vraiment connaissance par raison naturelle et connaissance révélée.
Va-t-on dire que dans la Bible se trouvent des vérités que la raison humaine ne peut trouver par ses propres forces, parce qu'elle est corrompue ? "J'ai voulu chercher si la religion universelle, c'est à dire, la loi divine révélée par le prophètes et les apôtres à tout le genre humain était autre que celle qu'enseigne aussi la lumière naturelle" (Ligne 268)
Spinoza considère que la parole de Dieu est divinement inscrite au cœur de l'homme c'est à dire dans la pensée humaine. La parole de Dieu est au fondement de l'Ancien et du Nouveau Testament, et elle ne se perdrait pas même si les textes sacrés étaient détruits. (Ils sont de l'encre sur du papier) Elle peut se retrouver sans leur secours. La connaissance naturelle émane de Dieu, Dieu parle dans la raison du sage, et elle peut être tenue pour une révélation ou une prophétie. « La connaissance naturelle a autant que n'importe quelle autre le droit de s'appeler divine car elle nous vient en quelque sorte sous la pression de la nature divine, et dans la mesure où nous y participons. Du point de vue de la certitude et de la source d'où elle provient, la connaissance naturelle n'est inférieure en rien à la connaissance prophétique. »( De la connaissance prophétique P. 32)
4/Qu'en est-il des miracles ?
Spinoza utilise pourtant sa raison pour lire les textes sacrés. Il les lit en particulier à la lumière de la physique de Descartes. En ce qui concerne les prophètes, ils sont les moyens par lesquels Dieu révèle ce qui dépasse la raison naturelle. On dit donc bien qu'une sorte de connaissance dépasse la raison naturelle. Cependant Spinoza admet que beaucoup de prophètes ont été dépassés par le sens de la révélation qu'ils recevaient et n'en ont pas compris le sens. Comment éviter alors de faire appel à une critique d'ordre rationnel ? Isaïe ignore les parhélies et croit que Dieu a arrêté pour Josué le soleil dans le ciel. Le prophète ignorant les lois physiques n'a pas compris ce dont il était témoin. Spinoza nie les miracles. Il s'agit de réfuter l'opinion du vulgaire qui pense que la puissance et la providence de Dieu n'apparaissent jamais plus clairement que lorsqu'il semble arriver dans la nature quelque chose d'insolite. Dieu ne viole jamais l'ordre naturel. Spinoza utilise sa raison pour comprendre l'écriture. Il dit que la vérité ne saurait s'opposer à la vérité. L'Ecriture bien comprise doit être conforme à la raison. l'écriture laisse "la raison absolument libre" (ligne 280)
Chapitre XX : La question de la liberté de penser dans l'état.
Question centrale du Chapitre : Peut-on libérer la pensée du contrôle du pouvoir politique? Le pouvoir ne tend il pas toujours à s 'assurer le contrôle de l'opinion? Ne faut-il pas revendiquer une totale liberté de critique? Les thèses défendues pas Spinoza peuvent être comparées avec celles que Kant défend dans " Qu'est-ce que les Lumières?" texte écrit un siècle plus tard.
Un état ne peut pas, et donc ne doit pas, mettre des bornes à la liberté d'opinion
Spinoza reconnait à tout homme un droit naturel à la liberté de penser contre lequel le pouvoir politique ne peut aller. Ligne 9 : "Il ne peut bien entendu se faire que l'esprit d'un homme soit entièrement dépendant d'un autre, en effet personne ne peut , de gré ou de force, transférer à un autre son droit naturel, c'est à dire sa faculté de raisonner librement." Spinoza écrit que ce n'est pas possible: cela reviendrait à abandonner sa qualité d'être raisonnable. Ligne 19 "Ces croyances sont du droit de chacun, un droit que personne , le voulut-il ne peut abandonner."
Spinoza va ajouter également que ce n'est pas possible du point de vue de l'état qui ne parviendra pas à contrôler les esprits . L'état peut contrôler les langues , non les esprits.Ce qu'un état ne peut pas faire, il ne doit pas non plus le faire pour Spinoza, parce que cela reviendrait à diminuer sa puissance. Il n'empêche que les pouvoirs politiques tentent souvent de contrôler les esprits et qu'ils tentent surtout de contrôler les opinions religieuses. C'est alors qu'ils sont violents.
Pour conforter cette idée de l'échec des pouvoirs politiques à contrôler les esprits, Spinoza en appelle à l'expérience. Ligne 17 "Jamais on n'est parvenu à empêcher les hommes d'expérimenter..." Ce n'est pas mentionné dans ce texte, mais on peut rappeler que Spinoza appartient a une communauté juive qui au Portugal a subi des conversions forcées et est venue se réfugier en Hollande. Spinoza , dans tous le chapitre soutient qu'un pouvoir politique ne peut enlever aux hommes ses opinions et surtout ses opinions religieuses.La pensée humaine sera toujours pluraliste ( multiples opinions différentes) Ici, Spinoza prend l'exemple de Moïse, qui pour nous n'est pas un exemple historique). Moïse a essayé de fonder une théocratie et de gouverner au nom de Dieu, il n'empêche qu'il n'a pu prévenir les multiples rebellions de son peuple.
On peut comparer cette thèse à celle que soutient Kant dans "Qu'est- ce que les Lumières?" Kant considère qu'un état parvient à ôter aux hommes leur liberté de penser en faisant des lois qui empêchent les idées de circuler .(censure ...) La pensée" qui n'est plus nourrie de la pensée d'autrui s'appauvrit.
Ligne 50,-51 "Nous ne discutons plus ici de son droit, mais de ce qui lui est utile" Si un pouvoir politique est une puissance, son but est de conserver sa puissance, et nous l'avons dit plus haut, il ne doit pas se lancer dans une politique qui lui fait perdre sa puissance. " Le droit du pouvoir souverain est limité par sa puissance" (Ligne 62)
Spinoza en conclut donc (C'est pourquoi ligne 63)
qu'un état de peut pas sans courir lui même de grands risques "issue totalement désastreuse" s'engager dans une politique consistant à imposer une manière de penser ou une foi religieuse.
NB :Notre expérience historique des récents totalitarismes nous suggérerait peut être le contraire: réussite de la propagande etc
Cela ne signifie pas cependant qu'il ne faille pas réfléchir aux limites de cette liberté de penser dans l'état
Ligne 78 "S'il est impossible d'enlever totalement cette liberté aux sujets, il sera pas contre très dangereux de la leur accorder entièrement"
Les pouvoirs politiques ont peur de la liberté de pensée car il considère que les pensées sont autant d'invitation à l'action. Si l'on fait circuler des idées républicaines dans une monarchie de droit divin (Contrat Social de Rousseau) , la monarchie ressent cela comme une incitation à la révolution. Comme la pensée est toujours pluraliste , répandre de multiples idées risquerait d'être une menace pour la paix de l'état. Spinoza va donc essayer de leur montrer que la liberté de penser peut n'être pas dangereuse à condition que la pensée soit bien séparée de l'action.
Spinoza le dit à nouveau c'est" son objet principal"
Quelle est la fin de l'état?
Ligne 96 à 99
Spinoza refuse de définir l'état par des rapports de puissance: l'état ne doit pas être "une domination" (Attention , ce texte est écrit à l'indicatif, mais en fait il définit "un devoir être " La plupart des états ayant une existence historique sont des dominations. ( Le réalisme politique de Machiavel décrit ainsi l'état comme une domination.)
Spinoza se veut aussi réaliste en politique : les pouvoirs politiques ont affaire à des hommes passionnés, et ils doivent en tenir compte.Néanmoins , le but de tout pouvoir politique doit être le règne de la raison. C'est la raison elle même qui veut l'état. Les hommes désirent se conserver eux mêmes et épanouir leur puissance, l'intérêt collectif leur apparaît plus sûr que l'intérêt individuel. Il choisissent de vivre sous un pouvoir politique. Ils renoncent à agir à leur gré. Mais pour Spinoza , le véritable épanouissement de la puissance d'agir d'un homme c'est de vivre sous la conduite de sa propre raison. En ce sens , le véritable but de l'état c'est la liberté, mais pas la liberté d'agir comme il plait à chacun.
On peut comparer cette analyse de la finalité de l'état à la thèse de Hobbes , qui est antérieure, et d'autre part à la thèse de Rousseau qui est postérieure.)
Ligne 104 à 116 : Il en tire une conséquence. C'est au droit d'agir selon son propre décret qu'on renonce quand on décide de vivre en formant une communauté politique, ce n'est pas au droit de penser librement. "Le libre jugement des hommes est tout à fait divers." Si les hommes pensent librement , ils ne seront jamais unanimes et s'ils agissaient selon leurs propres idées , la paix civile ne serait pas possible. L'organisation politique suppose donsc qu'on puisse continuer à penser librement, tout en obéissant au pouvoir. (L'état peut être démocratique, aristocratique ou monarchique. (Ligne 100 à 103)
Personne ne peut sans danger pour le droit du pouvoir souverain agir à l'encontre de celui-ci ...;(ligne 112) Spinoza condamne donc l'action révolutionnaire ou la révolte , mais il pense que les pouvoirs politiques ne courent aucun danger , et qu'ils réalisent leur fin en laissant à chacun le droit de penser librement.
Kant dans "Qu'est-ce que les Lumières" soutient une thèse semblable. Pour lui , l'usage public de la raison doit être entièrement libre. ( Chacun , fonctionnaire, militaire, religieux , doit avoir le droit en tant qu'intellectuel, de participer à un débat d'idées public. (Usage public de la raison ) Mais chacun , en tant que membre d'un tout qu'il faut faire fonctionner doit continuer à obéir. Le militaire doit continuer à obéir aux ordres , le fonctionnaire suit les lois de l'état, le religieux enseigne le symbole de son église.L'usage privé de la raison - selon le vocabulaire utilisé par Kant - doit être limité.
Spinoza, comme Kant estiment qu'on ne doit envisager de changer l'état que par la réforme.
(Ligne 120)
Ce lui qui pense souhaitable d'abroger une loi doit "soumettre son avis au jugement du pouvoir souverain"
Seul le pouvoir peut modifier les lois par les voies légales.
Ligne 132 ;
La liberté de penser n'est pas dangereuse pour la paix de l'état, si chacun respecte bien cette séparation entre la pensée et l'action.
La justice " dépend des seuls décrets du pouvoir souverain" : c'est l'état qui par la loi décide du juste et de l'injuste.
Et on retrouve ligne 152 l'argument développé plus haut : c'est selon le conseil de leur propre raison que les hommes ont décidé de vivre sous la loi. Ils ont transféré leur droit au pouvoir politique et accepté de suivre la loi.C'est en quelque sorte à leur propre décision qu'ils obéissent.
Spinoza se sert de l'analogie de la démocratie. Quand on vit dans une démocratie, on a accepté la règle majoritaire , qu'on appartienne à la majorité ou à la minorité dans le vote d'une loi, on doit se reconnaître en elle, d'une certaine manière, on l'a voulue.(ligne 159-160)
Certaines opinions peuvent donc être dites séditieuses
(Seditio= soulèvement, révolte ouverte contre l'autorité établie)
Ligne 173 "Cet homme est séditieux non pas à cause de son jugement, mais à cause de l'action qu'impliquent de tels jugements" Toutes les opinions doivent donc pouvoir s'exprimer dans l'état , sauf celles qui impliquent la rupture du pacte fondateur ( c'est à dire du fondement de la vie politique.) Si je professe que chacun a le droit d'agir à sa guise dans l'état, ou bien qu'il n'y a pas lieu de tenir les promesses qu'on a faites , ces opinions n'ont pas leur place dans l'état. Il faut au moins reconnaitre le respect des pactes pour que la vie politique ait un sens.
Certains états poursuivent les opinions.(185-190) et surtout en matière de religieux. Ils imposent parfois une certaine lecture des textes sacrés.Spinoza reprend sa thèse de tout le texte : la vraie religion est dans les actes: il faut être juste et charitable,et non dans le respect de la lettre du texte.
En matière de religion un état donc doit pour lui laisser la liberté de débattre.
Spinoza reprend son argument essentiel: "Ce qu'on ne peut empêcher doit être permis nécessairement"(ligne 200) Puisque les états ne peuvent mettre des bornes à la liberté de penser , ils ne doivent pas tenter de le faire. Spinoza fait une comparaison avec les vices: ils ne peuvent être éradiqués par l'état. L'état ne fait pas de lois dans ce sens.
On rencontre un alors un argument important : la liberté de penser ne se divise pas . On ne peut pas borner la liberté religieuse tout en désirant former, pour la prospérité de l'état des grands savants etc ....Kant reprendra également l'argument à propos de Frédéric II: celui ci veut le développement technique et scientifique de ses états , il accorde aussi la liberté religieuse. (Pensons à l'ex-URSS et aux savants dissidents.) (Ligne 210)
Le développement suivant est très important , c'est aussi un des plus connus du TTP: Ligne 214
Spinoza raisonne par l'absurde : que se passe-t-il quand on essaie de dépouiller les hommes de leur liberté de penser, surtout de la liberté religieuse.Il va montrer que cela engendrerait des conséquences impensables et insupportables pour l'état qui entreprendrait une telle politique. Si le pouvoir politique , qui ne peut empêcher de penser, surveille tout au moins l'expression des opinions, qu'en résulte t-il? Il produit tout au plus la duplicité : on professe publiquement des opinions contraire à ses opinions véritables.(pensons aux conversions forcées) Les hommes qui tiennent le plus à leur liberté de penser sont les individus les plus intègres, les intellectuels d'un état. Ils en viennent à désobéir pour défendre leurs idées, et l'état faisant monter sur l'échafaud, non pas des voleurs et des brigands, mais des individus vertueux, crée plutôt des martyrs qui encouragent les autres à désobéir aussi, et à défendre leurs opinions. Ligne 239-244.
Enfin , " de telles lois sont de toutes façon inutiles ..." (Ligne 245) Quand un état persécute une opinion, il fait le jeu des factions , il se remet entre les mais de ceux qui professent les opinions contraires qui ne lui laisseront plus abroger ces lois. Il affaiblit donc sa puissance. (Si un état persécute les protestants, ils fait le jeu des factions catholiques qui ne le laissent pas revenir en arrière.)
Spinoza renvoie à son Traité pour conclure qu'un état n'a pas à trancher en matière de dogmes. (C'est aussi la thèse soutenue par Locke dans la Lettre sur la Tolérance.) Sous les querelles religieuses , il y a des enjeux politiques. Les hommes essaient de "Tirer à eux les lois et les magistrats." (ligne 256)