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Discours sur l'Origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes

Sommaire

Discours sur l'Origine et les fondements de l'Inégalité parmi les hommes ; Rousseau .

Rousseau répond à la question : Quelle est l’Origine de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle?

PREFACE

(début de la Préface ) La préface pose le problème dans sa généralité.



Rousseau vit au 18ème siècle dans une société inégalitaire, tant du point de vue social (richesse, propriétés) que du point de vue politique. (Les privilèges aristocratiques). Ces inégalités sont elles fondées en nature, sont elles issues de lois humaines et d’un devenir historique ? Dans ce deuxième cas, il serait possible d’ y remédier en changeant les lois faites par les hommes. Rousseau veut montrer qu’il est possible de réformer la société en changeant les lois. Ce sera le projet républicain du Contrat social.

Rousseau souligne que l’homme actuel n’est pas l’homme tel que l’a formé la nature. Son état primitif a été changé. « Semblable à la statue de Glaucus (1) que le temps, la mer et les orages avaient tellement défigurée qu’elle ressemblait moins à un Dieu qu’à une bête féroce, l’âme humaine altérée au sein de la société …. Par l’acquisition d’une multitude de connaissances et d’erreurs… par le choc continuel des passions … a pour ainsi dire changé d’apparence »

Rousseau tente de trouver dans ces changements successifs affectant la constitution humaine l’origine des inégalités. Il va « hasarder des conjectures », « tenter quelques raisonnements ».

Il annonce une démarche qui n’a rien d’empirique, même si ses raisonnements peuvent se nourrir parfois des récits des voyageurs de son époque.

Il veut démêler « ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la nature actuelle de l’homme »

Les inégalités naturelles existent veut montrer Rousseau, mais jamais un homme n’est fait par nature pour être le maître d’un autre, jamais il n’est fait par nature pour obéir. Les relations d’esclavage et de domination sont le produit d’un devenir social.

Il s’agit en effet de répondre à la question de la loi naturelle et du droit naturel.


Qu’est-ce qu’une loi ? « Une règle prescrite à un être moral, c'est-à-dire intelligent et libre » .La loi naturelle serait une loi prescrite par Dieu ou par la droite raison, mais pas par les hommes. Rousseau note l’accord des penseurs modernes sur ce point. Cette définition de loi naturelle suppose qu’elle s’adresse à des êtres doués de raison. Rousseau va montrer justement qu’à l’état de nature, l’homme n’est pas capable de raisonner. Il ne peuvent « en concevoir l’idée qu’après être sorti de l’état de nature » Rousseau reproche donc aux penseurs modernes d’avoir nommé « loi naturelle » un ensemble de conventions sur lesquelles il leur paraît souhaitable que les hommes s’entendent.

Pour qu’une loi soit vraiment la loi naturelle dit Rousseau, il faudrait « qu’elle parle immédiatement par la voix de la nature » et que les hommes qui sont censés lui obéir puissent la comprendre, en avoir la connaissance. Rousseau décrira un homme naturel dont la raison n’est pas développée qui ne peut pas à l’état de nature avoir connaissance de la loi naturelle.

Rousseau va tenter de retrouver un fondement du droit antérieur à la raison. Il est pour lui inscrit dans la sensibilité. Quand cette sensibilité aura été altérée par le progrès, la raison aura pour tâche de rétablir autrement les règles du droit naturel.

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République X 611. Glaucos est un Dieu marin. Glaucon est un interlocuteur de Socrate dans la République de Platon. La métaphore de la statue immergée et défigurée exprime la condition de l’âme humaine unie au corps, dans l’état où l’ont mise des milliers de maux.

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Laissant donc tous les livres …. Méditant sur les premières et les plus simples opérations de l’âme humaine, j’y crois apercevoir deux principes antérieurs à la raison, dont l’un nous intéresse ardemment à notre bien être et à la conservation de nous même ( c’est l’amour de soi) et l’autre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible et principalement nos semblables(C’est la pitié) C’est du concours et de la combinaison de ces deux principes, sans qu’il soit nécessaire d’y faire entrer celui de la sociabilité, que me paraissent découler toutes les règles du droit naturel ; règles que la raison est ensuite forcée de rétablir sur d’autres fondements, quand par ses développements successifs, elle est venue à bout d’étouffer la nature. »

L’amour de soi, tend à la conservation de sa propre vie. ( à différencier de l’amour-propre, né de la comparaison entre hommes qui existe en société)

La pitié est un sentiment naturel de sympathie suscité par le malheur ou la souffrance de tout être sensible, homme ou animal. (Sympathie : souffrir avec)

La pitié montre dans la nature même de l’homme la possibilité d’un lien social, antérieur à la raison. Quand la pitié originaire de l’homme aura été étouffée par les développements de la vie en société, il faudra reconstruire le lien social sur un autre fondement suggéré par la raison : les bonnes lois.

NB L’homme naturel ne fera jamais de mal à un autre être sensible excepté quand sa conservation est intéressée ; Les animaux ajoute Rousseau ne peuvent connaître la loi naturelle, puisqu’ils n’ont pas de raison, mais en tant qu’être sensibles, ils participent du droit naturel, et l’homme a des devoirs envers eux. « Il me semble en effet que si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, c’est moins parce qu’il est un être raisonnable que parce qu’il est un être sensible. »

Notons le « laissons- là tous les livres »; Rousseau reproche à tous les penseurs d’avoir confondu l’homme social avec l’homme naturel ; il prétend raisonner par lui-même.

Ex : Hobbes prête à l’homme naturel une agressivité qui pour Rousseau ne naît que de la société. (« Les hommes tels qu’ils se sont faits »)




DISCOURS

Avant-propos

Commençons par écarter tous les faits … Voici ce que je me propose d’examiner dans ce discours. »

Rousseau va donc décrire l’homme à l’état de nature. État = condition.

L’état de nature s’oppose à l’état de grâce. On y décrit l’homme sans Dieu, sans relation avec Dieu. Il s’agira aussi de laïciser les fondements du pouvoir politique.

Il importe de souligner que Rousseau présente son travail comme purement spéculatif. Par abstraction, par une pure opération intellectuelle, on peut essayer d’enlever à l’homme tout l’apport de la société pour tenter de penser l’homme à l’état de nature.

Rousseau souligne qu’il s’agit de raisonnements « hypothétiques et conditionnels ». Comme nous l’avons déjà dit ce n’est pas une démarche empirique. Rousseau n’a jamais pensé pouvoir trouver l’homme naturel en un endroit quelconque du globe. On ne peut faire l’ « expérience » de la rencontre avec un homme naturel. Rousseau ne tombe pas dans le mythe du bon sauvage. (Revoir la comparaison avec les Suppléments aux Voyages de Bougainville)Cela signifie aussi que jamais le texte ne pourra être lu comme une invitation à retourner à l’état de nature. Rousseau ne prétend par remonter jusqu’à une origine des sociétés. Il ne s’agit pas d’un véritable « avant » la société. Rousseau recherche plutôt un « fondement » Fonder, c’est trouver des principes de justification d’un système politique.

Penser l’homme à l’état de nature, c'est-à-dire l’homme sans dieu, sans relation avec Dieu, c’est aussi aller à l’encontre de la religion. La religion « ordonne de croire à l’existence d’un lien entre Dieu et l’homme, et elle justifie les inégalités en les reliant à la volonté de Dieu. Rousseau, peut être par prudence, souligne qu’il n’est pas interdit de penser par hypothèse, ce qu’il serait advenu de l’homme coupé de tout lien avec Dieu.

Il refusera de dire que le pouvoir politique légitime est fondé sur l’autorité de Dieu. Le Contrat social affirmera que tout pouvoir politique légitime est de consentement humain et repose sur un contrat. On voit bien que le politique est séparé du religieux.



Première partie

Rousseau fait donc dans cette partie un portrait physique de l’homme naturel, puis un portrait moral.


( Résumé) Le portrait physique présente l’homme comme un « animal robuste ». Rousseau décrit des hommes dispersés à la surface de la terre, se défendant au milieu des animaux pour trouver leur subsistance. Le corps de l’homme naturel est son seul instrument. (Il n’a pas de techniques). Rousseau refuse de le doter d’agressivité (comme le fait Hobbes). L’homme naturel n’est pas non plus particulièrement craintif. (Il a appris à ne plus craindre les animaux.) (P.166)

Il le décrit aussi doué de santé parce que les maladies proviennent plutôt des excès de l’homme en société. Ses sens sont exercés, car il les sollicite constamment pour survivre.

[Notons au passage comme Rousseau appuie sa description physique de l’homme naturel, par une référence aux Hottentots du Cap de Bonne-Espérance. Il puise donc dans les récits des voyageurs de son époque. (Mais il s’agit seulement de nourrir sa démarche spéculative.)]


Le portrait moral de l’homme naturel.

« Tachons de le regarder maintenant par le côté métaphysique et moral »

L’homme a été décrit jusqu’à présent comme un animal.

Il s’agit de montrer maintenant ce qui distingue fondamentalement l’homme de l’animal.

Pour Rousseau, c’est la liberté et la perfectibilité.

« Tout animal a des idées puisqu’il a des sens… »…

La distinction entre l’homme et l’animal n’est pas du côté de l’entendement, mais bien de la liberté.

La thèse est empiriste : nos idées ne peuvent venir que de l’expérience sensible. L’animal est lui aussi capable d’associer des sensations et de se les remémorer. Il formera seulement moins d’idées que l’homme. Par contre, l’animal est toujours guidé par l’instinct. Il fait seulement ce que sa nature lui impose de faire. Il n’a pas de choix.

L’homme au contraire a le choix, il n’est pas totalement soumis au déterminisme de sa nature. Cette liberté ne s’explique pas par le corps. Rousseau la rapporte à la « spiritualité de l’âme. « Il dote donc l’homme d’une âme spirituelle », alors que ce n’est pas le cas de l’animal. Il souligne que la physique peut expliquer ce qui se passe dans le corps selon les lois du déterminisme. Elle pourrait expliquer comment des idées se forment à partir d’impressions sensibles. Elle ne peut rendre compte de la liberté de choix qu’a l’homme.

La perfectibilité est le deuxième caractère distinctif qui sépare l’homme de l’animal.

Cette idée de perfectibilité suppose que l’homme n’est pas un être achevé. L’animal est tout ce qu’il peut être. L’homme lui doit se construire au cours de son éducation et dans l’histoire. . Néanmoins le concept de perfectibilité ne signifie pas nécessairement pour Rousseau que l’homme se perfectionnera. Rousseau dissocie la notion de perfectibilité de la notion de progrès. Il veut signifier seulement que l’homme, à la différence de l’animal est en devenir et peut changer. Mais il peut aussi bien se dépraver qu’aller vers le mieux.

La notion de perfectibilité se construit au XVIIIème siècle dans la philosophie des Lumière, mais Rousseau est en marge de la philosophie des Lumières.

Ceci explique la fin du passage ….jusqu’à « le rend à la longue tyran de lui-même et de la nature ». Tout ce qui a été acquis par l’homme en plus de l’instinct est susceptible d’être reperdu lors de la vieillesse ou par quelque accident. Rousseau souligne surtout que la perfectibilité porte inscrite en elle une double possibilité. L’homme peut acquérir des « lumières », se développer intellectuellement, mais aussi faire des erreurs. Il peut progresser moralement, parce qu’il sait ce que sont le bien et le mal, il sait ce qu’est « la vertu » ce dont l’animal n’a jamais conscience. Mais il a la possibilité de choisir le mal : « les vices ». Attention, ce passage ne doit pas inviter à dire que Rousseau fait une apologie de l’état de nature et de l’ « imbécillité originelle » de l’homme dans cet état. (Voltaire lui prête l’intention de nous faire « marcher à quatre pattes « ). C’est la vie en société qui développe vraiment l’humanité de l’homme. (Voir Chapitre du Contrat Social « De l’état civil »

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NB : C’est sous l’influence de Montaigne (Essais I42-II12 que Rousseau refuse de faire de la raison la distinction spécifique de l’homme. Il s’oppose à ses contemporains (à Locke par exemple)

L’imagination et surtout la raison ne sont pour lui que des facultés virtuelles qui se développent tardivement. L’idée fondamentale de Rousseau est que, par une sagesse de la nature, les facultés de l’homme ne se développent qu’au moment où elles deviennent nécessaires pour sa conservation.

Rousseau s’oppose ainsi à tous les philosophes du droit naturel de son époque, à Hobbes en particulier qui accordaient la raison à l’homme à l’état de nature. Hobbes le dit capable de calculer ce qui est le mieux pour lui. Pour Rousseau, l’homme à l’état de nature ne fait aucun usage de sa raison, c’est une faculté superflue. L’instinct lui suffit pour subvenir à ses besoins et assurer son bonheur ;


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« Quoiqu’en disent les moralistes, l’entendement humain doit beaucoup aux passions, qui d’un commun aveu, lui doivent beaucoup aussi. ; ….. en s’éloignant de sa condition animale. » (Passage étudié dans le cours sur le désir et le bonheur.)

Contexte, page précédente. L’homme naturel ne dépasse donc pas l’instinct. C’est un être doué de sensibilité « apercevoir et sentir sera son premier état. Désirer et craindre seront les premières opérations …

Attention : le passage étudié précise que chez l’homme naturel « les désirs ne passent pas les besoins physiques. Il ne connaît que des besoins physiologiques. Faim soif.

Il ne craint qu’en fonction des impulsions de sa nature. (Il craint pour sa survie)

Le passage est une interrogation sur les facteurs qui développeront la perfectibilité de l’homme. Qu’est- ce qui arrache l’homme naturel à la seule emprise de l’instinct ?


Deux points de vue s’opposent.

D’un point de vue moral, on peut condamner les passions qui nuisent à la paix intérieure de l’âme et donc au bonheur. Qui a des désirs illimités ne connaît jamais la satisfaction et ne connaît donc pas la paix intérieure. (Image grecque des enfers)

Du point de vue intellectuel, on peut constater que l’insatisfaction engendrée par les passions rend l’homme ingénieux. Il invente des techniques, recherche les moyens pour satisfaire ses désirs : s’il est avide de domination, il invente des armes, s’il est cupide, il développe le commerce … Nous nous donnons « la peine de connaître » écrit Rousseau, parce que « nous désirons de jouir ».

On rentre là dans un cercle. En effet pour désirer, il faut être capable de se représenter l’objet de son désir, l’imaginer. Cela suppose un développement intellectuel. L’homme naturel, ne connaît que des besoins physiologiques, parce que son entendement n’étant pas développé, il ne se représente aucun objet de désir. Plus nous sommes capables de former des idées, plus nous sommes capables de désir, et plus nous sommes insatisfaits.

Pour prendre un exemple banal, pour désirer voyager, il faut être capable d’imaginer un ailleurs exotique. (Rôle de la publicité qui nous montre des images)

Là, on comprend bien que Rousseau ne veut pas engendrer la nostalgie de l’état de nature. On désire, en se formant des idées, ou alors, ce n’est pas vraiment un désir (manque indéterminé) mais un manque physiologique, déterminé par notre nature : un besoin. L’homme naturel, comme l’animal ne connaît que des besoins physiologiques, (faim soif reproduction) Si on parle de son « bonheur », ce sera simplement parce que ses besoins sont aisés à satisfaire et qu’il connaît aisément la paix. Rousseau souligne que la peur de mourir suppose un développement de la conscience de soi que n’a pas encore atteint l’homme à l’état de nature qu’il décrit.

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NB : Dans le 2ème Discours, Rousseau semble faire parfois l’apologie de l’état de nature. Il y montre l’homme heureux. Plus tard, il insistera surtout sur ce que l’homme doit à la société civile, c'est-à-dire l’usage de la raison, la sociabilité, la justice, la vertu. « Borné au seul instinct physique, il est nul, il est bête » Lettre à Monsieur de Beaumont Mais il ne cesse jamais d’affirmer que l’homme aurait vécu plus heureux s’il n’était pas sorti de sa condition primitive ; « Né dans le fond d’un bois, il eut vécu plus heureux et plus libre ; mais n’ayant rien à combattre pour suivre ses penchants, il eût été bon sans mérite, il n’eût point été vertueux, et maintenant il sait l’être malgré ses passions. » (Emile L- V)

L’état de nature n’est pas pour Rousseau un état convenable au genre humain. Il ne se confond pas avec la vraie nature de l’homme, parce qu’il ne permet pas à l’homme de développer toutes les virtualités de sa nature. La raison et la sociabilité sont deux virtualités qui ne se développeront qu’au moment où l’homme sortira de l’état de nature. Il faut à l’homme le commerce de ses semblables pour cultiver sa raison.

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Ceci tant posé, la démarche spéculative conduite par Rousseau rencontre une difficulté majeure : L’homme naturel n’ayant ni désirs ni imagination est bien en peine d’imaginer un état autre que le sien.

« Qui ne voit que tout semble éloigner de l’homme sauvage la tentation et les moyens de cesser de l’être ? »

Mme si on supposait chez l’homme sauvage des idées, que deviendraient elles chez des hommes isolés et ne communiquant pas ?

Rousseau usera d’un artifice, en faisant naître la société de catastrophes, inondations, incendies, tremblements de terre, création par Dieu de zones climatiques qui rapprochent les hommes.

Rousseau ne prête à l’homme aucun instinct de sociabilité. Aucun instinct social n’incite les hommes à se réunir, ce qui implique que leur raison aurait bien pu ne pas se développer.



D’où la rencontre de la question de l’origine des langues, que Rousseau évoque en disant immédiatement qu’elle est impossible à traiter. Pour avoir beaucoup d’idées, il nous faut l’usage de la parole, mais il est difficile de comprendre comment a pu naître l’art de communiquer parmi des hommes solitaires, ne se rencontrant qu’épisodiquement. « Qu’il me soit permis de considérer un instant les embarras de l’origine des langues ; )

On va décrire un cercle en montrant que s’il faut le langage pour apprendre à penser, il faut aussi la pensée pour être capable de parler.

« Chaque objet reçut d’abord un nom particulier … il faut donc énoncer des propositions, il faut donc parler pour avoir des idées générales ; car sitôt que l’imagination s’arrête, l’esprit ne marche plus qu’avec le discours. » P.192.

De quels moyens l’homme dispose-t-il pour communiquer avec ses semblables ?

Le cri inarticulé, le geste, les inflexions de la voix (tonalités- chants), les sons imitatifs, puis la langue articulée.

La langue articulée est conventionnelle. Il s’agit de « signes institués », qui n’ont aucun rapport de proximité avec les idées qu’ils représentent. (On peut penser que les accents ont une certaine proximité avec ce qu’ils représentent- on chante sa douleur dans certaines tonalités – Au contraire, avec l’articulation, on est dans le domaine de la convention. Les sons « bœuf »n’ont aucun rapport avec l’animal représenté. Il faut donc penser la première convention, si l’on veut penser l’origine des langues.

L’expérience sensible nous donne des êtres concrets, singuliers, particuliers, des individus différents les uns des autres. « Les individus se présentèrent isolés. » On peut pointer du doigt un chêne et le nommer A, l’autre chêne sera appelé B. Ceci implique la constitution d’un lexique énorme. Quand nous employons un mot, à l’heure actuelle, il vaut pour toute une catégorie d’objets (d’arbres appelés chênes) ; Cela suppose que ces catégories soient déjà bien constituées. « Il faut avoir fait de l’histoire naturelle ou de la métaphysique »

Rousseau avance sa thèse, pour penser des idées abstraites, nous avons besoin des mots.

« Les idées générales ne peuvent s’introduire dans l’esprit qu’à l’aide des mots ». Les idées générales n’existent pas pour l’animal, elles ouvrent un champ nouveau à la perfectibilité. L’animal associe des sensations et se les remémore. Il faut parler pour avoir des idées générales. Hegel dira : « En entendant le mot lion, nous n’avons besoin ni de l’intuition, ni même de l’image de l’animal ; le mot, une fois compris est la représentation simple, sans image : c’est dans les mots que nous pensons. » (Encyclopédie §462)

Toute idée générale est purement intellectuelle. Rousseau reprend la critique empiriste de l’idée générale. Le sensible ne nous donne que des individus particuliers. Mais Rousseau affirme que l’idée générale existe dans notre intellect, et elle existe dans le mot.

Les idées abstraites n’existent que déjà nommées. Le triangle du géomètre n’existe que dans sa définition. Celui que je trace au tableau, n’est qu’une figure particulière (à la craie, sur un tableau vert, les côtés plus ou moins tracés droits). Ce n’est pas LE TRIANGLE, dans sa généralité. On ne peut imaginer une première convention, où deux hommes ne parlant pas, auraient institué un mot pour penser telle ou telle idée abstraite (liberté, bien juste, matière esprit)

« Les premiers inventeurs n’ont pu donner de noms qu’aux idées qu’ils avaient déjà : ils ne pouvaient avoir que des idées d’êtres particuliers singuliers et « leurs substantifs étaient des noms propres »

Si l’on s’interroge sur l’origine de nos idées, on comprend que pour Rousseau les idées innées n’existent pas. Nos idées, comme le veulent les empiristes ou les sensualistes comme Condillac viennent des données sensibles. Mais la langue et les mots nous aident à nous dégager du sensible pour élever notre pensée au niveau de l’abstraction.

Conclusion : l’homme a toujours été en société et toujours parlant. La question de l’Origine des langues est insoluble.

« Je laisse à qui voudra l’entreprendre la discussion de ce difficile problème, lequel a été le plus nécessaire, de la société déjà instituée à l’institution des langues, ou des langues déjà inventées à l’établissement de la société »

Il y a un cercle. Pour comprendre comment fut inventée la première convention linguistique, il semble bien qu’on doive se donner des hommes déjà parlant, c'est-à-dire déjà en société et déjà capables de manipuler des idées abstraites grâce aux mots.



Fin du portrait moral de l’homme naturel : (Résumé) L’homme naturel n’a pas d’idées abstraites. Voilà ce qui est important dans la description de Rousseau. Il ignore donc ce que sont le bien et le mal : il ne peut pas penser ces concepts là.

« Les hommes dans cet état « ne pouvaient être ni bons, ni méchants « ….

« N’allons pas conclure avec Hobbes que pour n’avoir aucune idée de la bonté, l’homme soit naturellement méchant » … « Les sauvages ne sont pas méchants, précisément parce qu’ils ne savent pas ce que c’est qu’être bons … »

Etre moral et moralement bon suppose que l’on connaisse les lois morales qu’on transgresse. Ce n’est pas le cas de l’homme naturel décrit par Rousseau. Contrairement à Hobbes, il ne dote pas l’homme à l’état de nature de raison, mais il ne dit pas non plus que cet homme soit capable de connaître des passions ; (Rappelons pour Hobbes que les Hommes à l’état de nature vivent en société ont une raison calculatrice et sont animés de passions telles que la rivalité, la méfiance et la fierté.)

Rousseau rappelle que seule la pitié est un sentiment naturel, et qu’il faudra que la raison humaine se développe pour que les hommes connaissent l’amour propre. « C’est la raison qui engendre l’amour propre, et c’est la réflexion qui le fortifie, c’est elle qui sépare les hommes de tout ce qui le gène et l’afflige ». On voir que Rousseau accuse plutôt les développements de la raison de rendre difficile la sociabilité.

Rousseau conclut que beaucoup d’inégalités qui passent pour naturelles sont le fruit de l’éducation : les forces de l’esprit peuvent être inégales, mais l’éducation va accroître les inégalités « qu’un géant et qu’un nain marchent sur la même route.. »

Rousseau souligne que s’il y a des inégalités naturelles, elles portent peu à conséquence dans l’état de nature, chacun trouve sa nourriture, aucun, même plus fort n’a intérêt à maintenir l’autre sous sa dépendance; Tant que les hommes sont dans un état d’indépendance naturelle, on ne voit pas comment pourrait naître la servitude. « L’inégalité est à peine sensible dans l’état de nature, et son influence y est presque nulle »

La première partie a donc surtout décrit des hommes jouissant pas nature d’une liberté naturelle d’indépendance, et on l’a vu, n’étant même pas sous la dépendance de Dieu. Il reste maintenant à montrer comme les inégalités naissent. Elles ne naîtront que de conventions. (Elles ne se seront pas ancrées en nature)



Deuxième Partie

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile »…. Jusqu’à « avant que d’arriver à ce dernier terme de l’état de nature. P.205.

Rousseau relie la corruption de sociétés, à la propriété privée. C’est elle qui concrétise et rend indépassable les inégalités naturelles. Mais la propriété privée est le résultat d’un long processus que la deuxième partie décrit.

Ce texte met en avant l’usage performatif du langage. Les mots peuvent agir, dire, c’est faire : leur efficacité n’est bien sur pas matérielle, mais symbolique. Ici on voit un discours faire être un ordre social nouveau. On entre dans le monde de la propriété privée. Avant, la terre n’est à personne et les « fruits sont à tous ». Cette efficacité symbolique du langage suppose bien sûr la crédulité de ceux qui écoutent.

Rousseau décrit donc maintenant un état de société. Les hommes vivent ensemble et leurs lumières se développent. La perfectibilité s’actualise.

Le premier état social décrit par Rousseau est un état heureux. Il ne faut pas prêter à Rousseau l’idée que « toute société corrompt l’homme » car il décrit un premier état social dans lequel les hommes vivent encore en autarcie (sans échanges économiques). Ils développent leur vie affective, leurs idées, mais il n’ont encore entre eux aucune relation de dépendance et de domination ou d’esclavage.

Qu’est-ce qui précipite la corruption du lien social ? Au départ des inventions techniques : la métallurgie et l’agriculture qui engendrent les échanges économiques, concrétisent les inégalités, introduisent la propriété privée d’où naît l’ordre politique.

Les propriétaires, les riches vont tenir aux pauvres un discours trompeur en disant que tous ont besoin de lois alors qu’ils veulent des lois pour défendre la propriété privée dont ils sont les seuls à avoir la jouissance.

Description du premier état social : l’âge des cabanes rustiques.



Résumé : Rousseau décrit des hommes qui peu à peu entretiennent des relations (des associations libres – sans lois) développent un peu leurs talents et inventent quelques commodités qui améliorent leurs conditions de vie. Les premiers liens des familles se construisent, les premières passions naissent (amours jalousie, puis vanité mépris etc. …) Le langage se développe.

Ce premier état n’est pas un état de guerre : « Il ne saurait y avoir d’injure, où il n’y a point de propriété ». On fait la guerre pour défendre des biens, on se saurait faire la guerre là où il n’y a rien à défendre ;

Rousseau décrit une sorte d’état d’équilibre ou l’homme est devenu humain par développement de ses facultés, sans qu’il y ait encore d’esclavage et de domination de l’homme sur l’homme.

« Quoique les hommes fussent devenus moins endurants et que la pitié naturelle eût déjà souffert quelque altération, cette période de développement des facultés humaines, tenant un juste milieu entre l’indolence de l’état primitif et la pétulante activité de notre amour propre, dut être l’époque la plus heureuse et la plus durable ; »

Nous en avons déjà fait la remarque s’agissant du bonheur de l’homme, Rousseau écrit toujours que la société primitive ayant crée moins de désirs, l’homme avait plus de chance d’y être heureux. Il nomme « funeste hasard » les causes qui feront sortir l’homme de cet état. Les textes postérieurs font au contraire nettement l’apologie de l’état civil (Contrat Social)

Il ne faut pas prêter à Rousseau la nostalgie d’un impossible retour en arrière.


« Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques... …perdu le genre humain »

Ce passage, un des plus connus du Discours résume ce qui fait le bonheur de l’homme dans ce premier état social et montre ce qui met un terme à ce bonheur.

Les hommes vivent en autarcie. Lévi Strauss dira que cet état de l’homme correspond à peu près aux chasseurs cueilleurs du néolithique.

Les hommes y donnent satisfaction à leurs besoins essentiels, ils ont même un peu de superflu : parure, musique. Mais Chacun d’eux pourvoit seul à ses besoins. « Tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts (techniques) qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains….. » Rousseau parle de « commerce indépendant » Il n’y a pas d’échanges économiques. C’est essentiel pour Rousseau. Les inégalités naturelles n’engendrent pas de conséquences dommageables. Le plus faible met peut être plus de temps à se nourrir, ou se nourrit moins bien, mais il n’est ni plus riche ni plus pauvre, et il n’est pas esclave. « Les hommes vécurent libres, bons, sains heureux » Les hommes sont libres, parce qu’il n’y pas de lois et qu’aucune relation économique n’existe pour engendrer l’esclavage. Ils sont bons, parce que la pitié naturelle n’a pas encore été trop altérée mais ils n’ont pas encore suffisamment développé leur raison pour penser l’obéissance à une loi morale.


Les échanges économiques vont arracher l’homme à ce bonheur. Inégalités, propriété, travail, esclavage vont bientôt être le lot des hommes.

« On vit bientôt l’esclavage croître et germer avec les moissons »

Deux inventions techniques, fruit du développement intellectuel de l’homme le précipitent dans la corruption de l’état social.

On comprend à quel point la perfectibilité de l’homme est pour Rousseau ambivalente. Les hommes développent leurs talents, mais sur le plan moral et politique se précipitent vers leur perte.

« La métallurgie et l’agriculture furent les deux arts dont l’invention produisit cette grande révolution….."

Métallurgie et agriculture sont deux grandes inventions techniques qui sédentarisent les hommes et imposent les échangent économiques. Le forgeron ne produit rien pour se nourrir, l’agriculteur a besoin de métal. L’autarcie ne peut plus exister.

Notons la formule « le fer et le blé ont civilisé les hommes et perdu le genre humain. »

Civilisation, pour Rousseau comme pour Kant plus tard, peut signifier progrès des arts et des techniques, mais pas nécessairement progrès politique ou moral. Les hommes vont à leur perte car ils perdent l’essentiel : leur liberté.

« De la culture des terres s’ensuivit nécessairement leur partage, et de la propriété une fois reconnue les premières règles de justice ….. C’est ainsi que l’inégalité naturelle se déploie insensiblement avec celle de combinaison….

Le travail de la terre reconduit de saison en saison dans l’agriculture engendre l’idée de propriété. Rousseau ne trouve pas illégitime que la propriété privée soit liée au travail de la terre. Cérès est la déesse des moissons chez les Grecs. Elle est dite avec raison législatrice, puisque l’agriculture fait naître l’idée du droit de propriété. Pour Rousseau cependant c’est par là que les inégalités naturelles se consolident et se changent en inégalités sociales. Comme les talents ne sont pas égaux, les hommes deviennent des propriétaires inégaux. Les inégalités naturelles, on l’a vu peuvent être compensées tant que les hommes sont en autarcie. Maintenant les hommes sont inégaux devant l’échange. Les uns s’enrichissent, les autres s’appauvrissent. Les riches vont avoir besoin du travail du pauvre, les pauvres vont avoir besoin des secours du riche ; Les hommes cessent d’être libres et indépendants.

Rousseau fait donc un bilan : d’un côte, les facultés naturelles sont développées, de l’autre les homme ont perdu leur liberté naturelle d’indépendance, ils connaissent des besoins artificiels et une multitude de passions déchirent la société : ambition, concurrence, rivalité. Les passions étouffent la pitié, et le plus « horrible état de guerre s’installe.

Cette société est encore sans lois ; elle n’est pas encore une société politique. Il reste à montrer comment naît un ordre politique, dès le départ perverti.


Naissance de l’ordre politique : « Les riches surtout durent sentir combien leur était désavantageuse une guerre perpétuelle dont ils faisaient seuls tous les frais….. Tous coururent au devant de leurs fers croyant assurer leur liberté ; car avec assez de raison pour sentir les avantages d’un établissement politique ; ils n’avaient pas assez d’expérience pour en prévoir les dangers »

Rousseau veut montrer dans ce texte que les inégalités, l’esclavage, la domination de l’homme sur l’homme ne sont pas fondés en nature. Ils viennent d’une convention : seules les mauvaises lois permettent et organisent la domination de l’homme sur l’homme. Le Contrat Social pourra se donner comme but de construire un ordre politique dans lequel tous seront libres sous la loi : l’obéissance à la loi préservera d’obéir à un autre homme.

Rousseau n’est donc pas le critique de tout état social mais bien de la société politique corrompue par de mauvaises lois.

Dans la société qui s’est développée grâce à la technique et aux échanges, et où la propriété privée s’est établie, cette « propriété » n’est garantie par aucune loi. Il s’agit seulement de la « possession » de la terre. Chacun a autant de terre qu’il a pu en cultiver et en garder par la force. C’est une « usurpation » dit Rousseau. Usurper c’est prendre par la force ce sur quoi on n’a aucun droit. La propriété des terres ne reposant que sur la force, elle peut être ôtée quand un plus fort se présente sans qu’on ait droit de protester. La possession de la terre est en fait une possession « précaire », toujours susceptible d’être remise en question. Les plus riches sont les plus vulnérables puisqu’ils ont plus à perdre. Si la possession de la terre repose sur le travail (l’industrie) on peut aussi la leur contester en faisant remarquer qu’il n’est pas juste de posséder plus de terres qu’il n’est nécessaire pour sa propre subsistance.

« Destitué de raisons valables pour se justifier et de forces suffisantes pour se défendre ; écrasant facilement un particulier, mais écrasé lui-même par des troupes de bandits….

Le riche, pressé par la nécessité, conçut enfin le projet le plus réfléchi qui soit jamais entré dans l’esprit humain …

Le besoin des lois est ressenti par les plus riches, les propriétaires, et les lois défendront des intérêts de quelques uns. Rousseau nous montre la création d’un ordre politique inégalitaire. Il souligne aussi que ces premières lois furent trompeuses. Tout le talent des plus riches fut de faire passer leur intérêt particulier pour l’intérêt de tous. Ils tiennent un discours trompeur. Ils inventent « des raisons spécieuses » pour attirer les autres, les pauvres les non –propriétaires dans le sens qui est celui de leur domination. On pourrait dire, bien avant que Marx n’introduise la notion, que Rousseau nous montre le fonctionnement idéologique du droit. Un discours idéologique, c’est une représentation qui sert à masquer les conflits existant dans une société. Marx montre les classes dominantes se servant de l’idéologie pour défendre leurs intérêts en les faisant passer pour les intérêts de la société toute entière. Les riches font ici croire que tous ont également besoin de lois, que les lois serviront à instaurer une paix également profitable à tous les membres du corps politique. « Protéger et défendre tous les membres de l’association » Or, les riches veulent un ordre politique et des lois qui assurent la défense de leurs biens. Leur discours séduit, car tous, dans le désordre ambiant ressentent le besoin d’une loi commune, sans en « prévoir les dangers », sans comprendre que la loi va être faite au profit de quelques uns.

« Tous coururent au devant de leur fers »

Cette fiction qui décrit l’instauration de l’ordre politique, montre la perte de la liberté naturelle d’indépendance et la naissance des rapports d’esclavage et de domination. Se soumettre à la loi sera se soumettre à d’autres hommes.

Rappelons les premières lignes du Contrat Social : « L’homme est né libre et partout il est dans les fers » L’homme est par essence un agent libre, et pourtant, il y a partout une évidence sociale de la soumission de certains hommes à d’autres.

Dans le Discours sur l’Origine … Rousseau montre l’aspect trompeur et séducteur du discours tenu par les riches et accompagnant la naissance de l’ordre politique « Telle fut, ou dut être l’origine de la société et des lois »