Essais sur l'entendement humain
Réflexion sur la responsabilité morale et la responsabilité juridique
Identité et différence - Essai concernant l’entendement humain - II - 23 Locke
"Mais un homme saoul et un homme sobre ne sont-ils pas la même personne ? Sinon, pourquoi un homme est-il puni pour ce qu'il a commis quand il était saoul, même s'il n'en a plus eu conscience ensuite ? C'est la même personne dans l'exacte mesure où un homme qui marche et fait d'autres choses encore pendant son sommeil est la même personne, et est responsable de tout dommage causé alors. Les lois humaines punissent les deux selon une règle de justice qui s'accorde à leur mode de connaissance : ne pouvant dans des cas de ce genre distinguer avec certitude ce qui est vrai et ce qui est feint, elles ne peuvent admettre comme défense valable l'ignorance due à l'ivresse ou au sommeil. Car bien que le châtiment soit attaché à la personnalité, et la personnalité à la conscience, et que peut-être l'ivrogne n'ait pas conscience de ce qu'il a fait, les tribunaux humains cependant le punissent à bon droit, parce que contre lui il y a la preuve du fait, tandis qu'en sa faveur il ne peut y avoir la preuve du manque de conscience. Mais au jour du Jugement Dernier, quand les secrets de tous les coeurs seront mis à nu, on peut raisonnablement penser que personne ne sera tenu de répondre pour ce dont il n'a pas eu connaissance ; mais il recevra le verdict qui convient, sa seule conscience l'accusant ou l'excusant."
Analyse sommaire
Le mot"personne" est pour Locke un terme juridique. La personne est un vivant qui pour la société porte un nom :"Socrate". Pour la société, Socrate est la même personne, qu'il ait agi inconsciemment dans son sommeil, en somnanbule, qu'il agisse éveillé et en pleine conscience. La société lui attribue une identité parsonnelle et le rend responsable de tous ses actes, " responsable de tout dommage causé alors".
Le sujet lui même peut ne pas épouver le sentiment de son identité (il ne se sait pas le même à travers les changements). L'identité suppose conscience et mémoire, or l'homme éveillé n'a pas conscience de ce qu'il a fait en état de somnanbulisme, l'homme redevenu sobre de ce qu'il a fait en état d'ivresse.
Le sujet moral se sent normalement responsable des actes qu'il a commis en pleine conscience et dont il a le souvenir, mais la société punit" à bon droit" écrit Locke, en jugeant sur l' acte et non pas sur la conscience qui a présidé à l'acte.
Les tribunaux humains ignorent si l'inconscience est simulée ou non. "La preuve du manque de conscience" est difficile à faire. Les témoignages aident toujours au contraire à reconstruire les faits. Locke admet donc que la justice humaine puisse ne juger qu'objectivement, sur les actes commis. On est responsable d'avoir introduit tel ou tel désordre dans la société.
Le jugement de Dieu sera différent. "On peut raisonnablement penser" écrit Locke ,( empiriste , il ne se prononce pas sur Dieu avec certitude). La justice divine ne prendra en compte que les actes dont la personne a conscience et dont elle se souvient. ( Le chatiment lui paraitrait sinon incompréhensible, issu de forces aveugles semblables à celles qui interviennent dans la tragédie grecque)