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La Societé

Sommaire

La société

Nous dirons "fait social" , au sens de « donnée de l’expérience ». On peut spéculer sur l’idée d’un homme seul (ce que fait Rousseau dans le Second Discours », mais l’homme dans l’expérience historique vit toujours en société) Il importe de se demander ce qui relie les hommes à l’intérieur de la société, ce qui secrète du lien social.

L’homme se rencontre toujours en société

(voir cours sur la culture)

Qu’est ce qu’une société? « La société, c’est une organisation complexe d’individus, fondé à la fois sur la compétition et la solidarité et comprenant un système de communication » E Morin « Un ensemble organisé d’individus ayant des relations déterminées et unis par des services réciproques » Cette définition convient aussi aux sociétés animales. La société est un fait répandu dans la nature.

Attention: Robinson est seul, mais la société est présente en lui. (Il a une Bible des outils.)


Sur quoi repose le lien social ?

Une société est fondée sur des échanges:

Quand nous pensons échanges, nous pensons à la forme la plus commune pour nous des échanges, l’échange marchand. L’échange marchand est l’effectuation d’un contrat (tacite ou non) dans lequel un bien ou un service (utile) est vendu et donc acheté par l’intermédiaire d’un signe monétaire. On peut aussi penser au troc. Or certains échanges sont des échanges symboliques, ils visent à établir un lien de reconnaissance entre les membres d’un groupe, à honorer, à introduire l’autre parmi ses pairs et non à accumuler des biens. (Pensons à la politesse). Il faut élargir la notion d’échanges.

Choisissons de mettre en évidence quelques types d' échanges, fondamentaux pour la vie sociale.

Les ethnologues (Lévi Strauss) affirment que toutes les sociétés font circuler les femmes: exogamie

Toutes les sociétés ont une même règle (alors que jamais une règle n’est universelle): la prohibition de l’inceste, c'est-à-dire l’interdiction du mariage avec la personne proche. (La définition de la proximité varie de société en société). Il s’agit de constituer des alliances entre les cellules familiales biologiquement définies; « L’échange a une valeur sociale: il fournit le moyen de lier les hommes entre eux et de superposer aux liens de parenté des liens désormais artificiels, des alliances régies par des règles »

Structures élémentaires de la parenté Levi- Strauss. NB: l’échange suppose l’échange, pour échanger, il faut un minimum de confiance, une entente, aussi éphémère soit elle.

On peut rappeler le caractère essentiel des échanges linguistiques

(Voir cours sur le langage)


Faut-il considérer les échanges économiques comme également fondamentaux ? le fait social est-il originairement économique ?

(oikos: la maison)

Lorsqu’il pense la construction de la cité dans La République, Platon la fait découler du besoin: « C’est l’impuissance où chaque homme se trouve de se suffire à lui-même et le besoin qu’il a d’une foule de choses qui est à l’origine de la cité » la cité, il faut le noter ayant une fin plus haute que la seule satisfaction des besoins.

Les modernes ( Dix huitième siècle) comme Smith, insistent sur le rôle que joue le besoin pour réunir les hommes. Tout acte humain, pour Adam Smith est motivé par l’intérêt individuel. Cet intérêt individuel bien compris suffit à construire toutes les relations sociales. Les hommes ont des besoins et échangent pour satisfaire leurs besoins, mais Smith ajoute qu’il existe en tous les hommes un penchant naturel, une « propension à échanger »

Les hommes ont conscience de ne pas être auto- suffisant, alors que les animaux se suffisent bien plus facilement à eux-mêmes. Les hommes ont besoin de la société, du secours de leurs semblables, mais ils ne peuvent rien attendre de la bienveillance d’autrui. Smith associe deux thèmes:

-le besoin inéluctable que nous avons de l’autre

-l'affirmation de l’égoïsme individuel.

(Dans ses ouvrages moraux Smith parle d’une sympathie de l’homme pour l’homme – dans ses ouvrages économiques, il insiste sur l’égoïsme) Il n’y a pas de bienveillance du boulanger, mais celui-ci veillant à son intérêt bien compris fera du bon pain qu’il vendra à un prix convenable.

Le texte est célèbre: « L’homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c’est en vain qu’il l’attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien plus sûr de réussir s’il s’adresse à leur intérêt personnel ….. Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme » Adam Smith - Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations

Thème de la main invisible: du concours des égoïsmes nait une prospérité commune. Pour Smith, la solidarité se réalise elle-même dans les échanges incessants, sans qu’il soit dans les intentions conscientes des individus de la rechercher comme telle, sans qu’ils soient guidés par des valeurs morales.

Remarques:

On voit apparaître dans ce texte de Smith, une idée qui sera très riche de développements: le mal moral ( immoralité des passions ) peut engendrer un bien commun.

Smith insiste sur l’idée d’une auto- régulation de l’économie. La question est importante, l’enjeu est celui du rôle du politique. Quel besoin les hommes auront-ils de la loi et de l’ordre politique ?

Nous comprenons que Smith n’attendra de la loi que la création d’un contexte d’ordre propice aux échanges économiques. Nous sommes là dans la perspective du libéralisme. Dans notre parcours de la société à la société politique, il importera de se demander ce que nous attendons de la loi et de l’ordre politique.

En marge de l'analyse de Smith - Approche sommaire d'un extrait de "Propos sur les Pouvoirs" d'Alain


Nous recevons beaucoup de la société, cela ne signifie pas que nous soyons naturellement sociables

Nous devons à la société les conditions de notre survie (satisfaction des besoins) Nous lui devons notre langage, les conditions de notre développement intellectuel. En société les hommes s’éduquent, reçoivent des croyances et des valeurs. Cela ne signifie pas que nous soyons naturellement sociables, c'est-à-dire faits pour vivre en société, poussés par une impulsion naturelle à vivre en société.

Etre sociable, c’est avoir conscience d’une identité de nature nous unissant aux autres hommes, être animé par une bienveillance naturelle nous poussant vers eux, uniquement parce qu’ils sont nos semblables.

Etre sociable, c’est aussi, si nous lisons La Rochefoucauld « un ménagement réciproque d’intérêts, (…) Un commerce où l’amour propre a toujours quelque chose à gagner » Cette sociabilité là serait d’avantage basée sur le calcul.

Question: La Sociabilité est- elle naturelle?

Il faut faire la différence entre, être poussé vers l’autre par sa nature, par un élan non réfléchi, non raisonné, et choisir de vivre en société au terme d’un calcul qui peut être un calcul d’intérêt. Il faut rendre compte du fait que, si nous vivons en société, nous y vivions parfois si mal. Les sociétés sont traversées par des rapports de violence et de domination.

Question sous-jacente: qu’est-ce qui génère du lien social, qu’est ce qui assure la cohésion d’un groupe?

Nous avons mentionné l’importance des échanges pour générer du lien social. Si le lien social peut se fonder en nature, il en retire de la solidité. Si le lien social est conquis sur une nature « asociale » ou « hostile à la société », il est beaucoup plus fragile.

Comment aborder la question de la sociabilité ? Penser un état de nature peut nous aider à penser l’apport de la société et les fondements du lien social.

Rappel: la nature de l’homme a été remodelée par la société. L’expérience ne nous livre que de manière tout à fait indirecte cette nature. Nous entrons dans un domaine entièrement spéculatif, mais en paraphrasant Rousseau, nous pouvons dire que cette spéculation est essentielle pour penser ultérieurement la question politique. Rousseau utilise dans le Deuxième Discours, l’image de la statue du Dieu marin Glaucos qui a séjourné au fond de l’eau et dont les traits ont été altérés par des dépôts. (Image reprise du livre X de la République de Platon) Ces spéculations nous livrent sur la sociabilité de l’homme des discours contradictoires: L’enjeu est toujours indirectement: quelle conception se fait on du politique et qu’attend –on de la société politique ?

Exemples:

La démarche de Rousseau dans le Discours sur l’Origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes; « Car ce n'est pas une légère entreprise de démêler ce qu'il y a d'originaire et d'artificiel dans la nature actuelle de l'homme, et de bien connaître un état qui n'existe plus, qui n'a peut-être point existé, qui probablement n'existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d'avoir des notions justes pour bien juger de notre état présent. » Rousseau est celui qui exprime le plus clairement le caractère hypothétique de sa réflexion sur la nature de l’homme; c’est une conjecture. On enlève à l’homme l’apport de la société: l’homme naturel vit seul, il ne parle pas de pense pas.

« Laissant donc tous les livres scientifiques qui ne nous apprennent qu'à voir les hommes tels qu'ils se sont faits, et méditant sur les premières et plus simples opérations de l'âme humaine, j'y crois apercevoir deux principes antérieurs à la raison, dont l'un nous intéresse ardemment à notre bien-être et à la conservation de nous-mêmes, et l'autre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible et principalement nos semblables. C'est du concours et de la combinaison que notre esprit est en état de faire de ces deux principes, sans qu'il soit nécessaire d'y f aire entrer celui de la sociabilité, que me paraissent découler toutes les règles du droit naturel. » Préface

L’homme n’est pas sociable, mais fait pour le devenir. L’homme naturel, animal stupide et borné est doté d’instincts: amour de soi, pitié, mais il est aussi perfectible ce qui le sépare des animaux. Seule la vie en société accomplit cette perfectibilité. (Il parle, donc il pense) Rousseau décrit un « âge des cabanes rustiques » qui est une société heureuse: les hommes vivent en autarcie. Les techniques: métallurgie et agriculture font naître les échanges de biens, les échanges engendrent, lorsqu’ils se pervertissent des rapports d’esclavage et de domination. Rousseau ne dit jamais que la vie en société en général corrompt: il y a une dérive possible de la vie en société On pourra faire de bonnes lois et redonner à la vie en société son sens. NB: Ne jamais résumer Rousseau à « L’homme est naturellement bon, la société le corrompt »

Kant propose une analyse toute différente: contre Rousseau, il décrit en l’homme une « insociable sociabilité » - « Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique » Proposition 4 (1784) Kant s’appuie sur une lecture de l’histoire: l’histoire est le lieu des passions et des conflits engendrés par les passions: ambition, cupidité, instinct de domination. Cupidité: désir immodéré de l’argent et des richesses; Passion: pâtir, subir, souffrir mais ici avec un aspect positif d' impulsion à l’action. Les hommes sont sociables, ils recherchent la compagnie de l’homme parce qu’ils savent qu’ils y gagneront le développement de leurs facultés.

Dès qu’ils sont en société, leurs passions les poussent à lutter contre les autres qui leur opposent la même réaction. La vie en société est au départ nécessairement conflictuelle, mais Kant veut montrer que dans ces conflits se trouve le moteur du progrès humain. (Pensez à la main invisible de Smith) Le mal moral peut être dans l’histoire un facteur de progrès. Les rivalités deviennent insupportables: les hommes contraints et forcés se donneront des lois. Kant réfléchit ainsi à la naissance de l’ordre politique.

Ces exemples nous montrent que la question de la sociabilité naturelle de l’homme est une question épineuse. Les penseurs qui font cette démarche la croient cependant utile pour penser la vie en société. Qu’est ce qui peut réunir les hommes en société ?Qu’est ce qui consolide ou au contraire rend fragiles les sociétés ?

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