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Le Crépuscule des Idoles

Le Crépuscule des Idoles (Extrait)

"ERREUR DU LIBRE ARBITRE. - Il ne nous reste aujourd'hui plus aucune espèce de compassion avec l'idée du « libre arbitre » : nous savons trop bien ce que c'est - le tour de force théologique le plus mal famé qu'il y ait, pour rendre l'humanité « responsable » à la façon des théologiens, ce qui veut dire : pour rendre l'humanité dépendante des théologiens... je ne fais que donner ici la psychologie de cette tendance à vouloir rendre responsable. - Partout où l'on cherche des responsabilités, c'est généralement l'instinct de punir et de juger qui est à l'œuvre. On a dégagé le devenir de son innocence lorsque l'on ramène un état de fait quelconque à la volonté, à des intentions, à des actes de responsabilité : la doctrine de la volonté a été principalement inventée à fin de punir, c'est-à-dire avec l'intention de trouver coupable. Toute l'ancienne psychologie, la psychologie de la volonté n'existe que par le fait que ses inventeurs, les prêtres, chefs des communautés anciennes, voulurent se créer le droit d'infliger une peine - ou plutôt qu'ils voulurent créer ce droit pour Dieu... Les hommes ont été considérés comme « libres », pour pouvoir être jugés et punis, - pour pouvoir être coupables : par conséquent toute action devait être regardée comme voulue, l'origine de toute action comme se trouvant dans la conscience"



L 'introduction expose la thèse de l'auteur, (l 'idée générale du texte), et précise la question posée par le texte. (la problématique)

Nietzsche développe dans ce texte une critique de la volonté, faculté de l'âme. L'affirmation du libre arbitre constitue l'homme comme agent moral responsable, Nietzsche considère cette affirmation comme une duperie et il essaie de montrer qui a intérêt à véhiculer une vision ainsi falsifiée de l'homme, vision qui à ses yeux s'inscrit dans la décadence de la culture occidentale. Nietzsche préfère considérer que tous les hommes agissent toujours poussés par le dynamisme de leurs instincts. Il nous faut d'abord montrer comment Nietzsche mène son entreprise de démystification afin d'en comprendre les fondements. Pouvons nous donner notre adhésion à cette démarche ou faut- il maintenir que le libre arbitre fait la dignité de l'homme ?

L 'étude ordonnée du texte procède idée par idée, et non ligne par ligne, ou phrase par phrase .11 faut essayer de montrer la logique du texte, la manière dont l'auteur soutient sa thèse.

Porte parole des "esprits libres "Nietzsche semble considère que son époque peut enfin percer à jour l'idée de libre arbitre, comme si le temps de la démystification était enfin venu. « nous savons trop bien ce que c'est ». La métaphysique occidentale véhicule l'idée que l'homme est libre, au sens où il peut choisir sans qu'aucune force extérieure ne le contraigne. Kant postule la liberté du sujet moral. La volonté est présentée comme source des actions morales qui en ce sens sont aussi nécessairement conscientes. "Toute action devant être regardée comme voulue, l'origine de toute action se trouvant dans la conscience" Ainsi Nietzsche, résume -t-il la doctrine du libre arbitre à la fin du texte.

Nietzsche ne développe pas une argumentation rationnelle. Par contre, il se propose de dévoiler l'enracinement instinctif de la thèse du libre-arbitre. « Je ne fais que donner ici une psychologie de cette tendance à vouloir rendre responsable » écrit-il. Cette attitude renvoie à la démarche que Nietzsche appelle généalogique. Il considère les hommes comme des vivants qui posent des valeurs en fonction de leurs instincts dominants, dans le but de préserver en vie des hommes tels qu'eux. Ici, la philosophie du libre arbitre est dite issue d'une "tendance à vouloir rendre responsable " ou d'un "instinct de punir", qui habitent les théologiens et ceux dont ils sont les porte-parole, en fait, ceux que Nietzsche, discrédite dans d'autres textes du nom de « faibles » et qui sont selon lui à l'origine de la culture occidentale. La notion de volonté sert d'alibi à des arrières pensées morales.

La métaphysique et les théologiens, ( c'est à dire les penseurs qui tiennent un discours rationnel sur Dieu) veulent comprendre l'existence du mal dans le monde. On explique ce scandale comme une faute mise au compte d'une défaillance de la volonté humaine, Dieu est ainsi innocenté. I1 y a dans l'homme un libre arbitre, d'où la possibilité d'un mal radical. « La doctrine de la volonté a été inventée afin de punir, c'est à dire avec l'intention de trouver des coupables ». Socialement « prêtres et chefs des communautés anciennes » ont voulu maintenir une société où régnaient leurs valeurs. Il a fallu se donner la possibilité de punir celui qui ne respecterait par les interdits fondamentaux de la société. Il fallait qu'on puisse dire que leurs actes avaient été choisis consciemment.

Pourquoi parler au contraire « d'innocence du devenir » ? Les hommes, pense Nietzsche, agissent sous la pression de leurs instincts. C'est de l'ordre du « fait », comme un aigle est poussé par son instinct à manger des petits mammifères. On a voulu enseigner à certains d'entre eux qui ne respectaient pas les valeurs du plus grand nombre dans la société, que leurs instincts étaient mauvais et qu' ils devaient les faire taire. On leur a appris qu'ils avaient « une volonté », des « intentions » . Libres et responsables, ils pouvaient être punis. Le droit de punir « a été crée pour Dieu » érigé en caution transcendante de l'ordre social.


Nietzsche veut se situer « par delà le Bien et le Mal ». Les instincts des hommes ne sont ni bons ni mauvais, ils sont ce qu'ils sont. Le philosophe n'a plus le droit de louer ni de blâmer, car il ne rime à rien de blâmer le nature et la nécessité. Nietzsche emploie le mot « innocence » pour désigner ce qui se situe hors du champ du jugement moral. Il faut seulement comprendre la nécessité. Il n'y a plus de coupables et de pécheurs, mais des insensés et des sages, des hommes qui comprennent plus ou moins la nécessité universelle, comme on est devant une plante, ou une averse, ainsi doit - on regarder les actions des hommes. Il n'est pas permis de leur trouver du mérite ou du démérite. Dans un autre texte, « Humain, trop humain », Nietzsche écrit ainsi : « Nous n'accusons pas la nature d'immoralité quand elle nous envoie un orage ou nous trempe : pourquoi disons nous donc immoral l'homme qui fait quelque mal ? Parce que nous supposons ici une volonté libre aux décrets arbitraires » (§102) Dans les deux cas, Nietzsche choisit de ne voir que l'obéissance à la nécessité de la nature .Cette critique du libre-arbitre bouleverse donc totalement le regard jeté sur la vie morale

Quand l'analyse ordonnée du texte est faite (on a donné la parole à l'auteur, pour restituer le mieux possible sa thèse et en montrer la portée), on peut prolonger l 'étude ordonnée par une critique. On choisit dans ce cas une des deux présentations possibles, étude puis critique , ou mener les deux de front