Les Echanges
Sur ce sujet , voir l’ouvrage de Marcel Hénaff : Le prix de la vérité - La couleur des idées - Seuil. Il s’agit d’élargir la notion d’échange au-delà des échanges marchands, même si on pense souvent que dans nos sociétés tout s’achète et se vend.
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Le fondement de la société : les hommes échangent avec les dieux
Les hommes échangent avec les dieux : le sacrifice
- Le sacrifice vise à fonder l’ordre social en créant un lien entre les hommes et les dieux. Les hommes utilisent le mythe, récit imagé transmis par la tradition et les poètes pour penser leur condition.
- Le mythe de Prométhée est un mythe fondateur de notre culture ; Il dit la naissance de la culture, la séparation du monde humain d’avec le monde animal.
- La version d’Hésiode dit la mise en place du sacrifice, Prométhée fait la part des hommes et la part des dieux. Zeus mécontent d’avoir été dupé retire la foudre, Prométhée vole le feu divin, désormais les hommes sont des techniciens maîtres des arts du feu et de la forge. Le mythe dit aussi que Zeus donne en cadeau empoisonné Pandora, la femme, désormais la reproduction sera sexuée et les hommes condamnés à travailler pour nourrir les femmes
Voir l’interprétation que Hénaff donne du sacrifice : il apparaît dans les civilisations de pasteurs, les hommes multiplient la vie. Ils pensent cela comme un don des dieux, ils rendent en échange une bête. En la tuant, ils lient les dieux qu’ils obligent à rendre et à perpétuer ce don de la vie. Le sacrifice est donc une relation de don et contre don entre les hommes et les dieux.
Les échanges non marchands entre les hommes
Le dialogue et l’échange de savoir : Socrate et l’argent des sophistes
Y-a - t-il du « hors de prix » de l’inévaluable qui ne saurait être mesuré par du numéraire ? Le savoir peut-il se vendre, la vérité a –t- elle un prix ? On peut soutenir qu’il y a des activités et des productions de l’esprit qui appartiennent à un autre type d’échanges que celui du marché.
Les sophistes sont des intellectuels itinérants du Quatrième siècle avant JC, des éducateurs qui veulent former des hommes. Hippias, Protagoras , Gorgias. Dans les sociétés démocratiques, le pouvoir dépend de la parole. Les sophistes veulent transmettre une compétence. Ils enseignent la musique, la grammaire, les mathématiques, etc. mais ils enseignent surtout la rhétorique, l’art de persuader. Ils se vantent de pouvoir faire illusion sur tous les sujets devant les assemblées populaires. Leur but est la puissance, parce qu’ils pensent que le discours vrai est impossible, tout est convention. Socrate leur reproche d’être des marchands, comme les marchands, ils peuvent ne pas connaitre ce qu’ils vendent. « Le sophiste est un homme qui gagne de l’argent, avec ce qui est en apparence un savoir, mais qui n’en est pas un » Aristote.
Pour Socrate, la philosophie ne peut pas se vendre, Socrate fait toujours état de sa pauvreté, il ne se fait pas payer.Le dialogue qu’il provoque avec les interlocuteurs qu’il choisit est un moyen de cheminer ensemble vers la vérité. Socrate ne prétend pas détenir un savoir qu’il transmettrait. Au contraire, il fait profession d’ignorance : je sais que je ne sais rien. Il accouche les esprits, mais parfois si son interlocuteur n’est pas prêt, il le quitte, ce que ne peut faire le maître rétribué.
Le dialogue Socratique est un échange, pas de biens, pas de compétences techniques, mais c’est une recherche commune de la vérité. La sagesse pour Socrate se situe du côté du « hors de prix ». Pour les sophistes tout peut se vendre, il y a des procédures, l’éloquence s’acquiert. Les sophistes mettent l’activité d’enseignement sur le même pied que toutes les autres activités professionnelles.
Les sophistes sont ils seulement modernes ? Aujourd’hui le savant, l’artiste ne conçoivent pas leur activité en dehors de l’économie marchande. Au Dix huitième siècle, on a fait établir l’idée d’une propriété intellectuelle ; Pour justifier les sophistes, on peut peut être dire que le paiement ne concerne pas la chose transmise, (le savoir) mais le travail assuré pour cela.
Les échanges marchands entre les hommes
Sujet de dissertation :
Les hommes n’échangent-ils que ce dont ils ont besoin ?
Les hommes échangent plus concrètement parce qu’ils ont des besoins et qu’ils ont besoin les uns des autres dans une cité. Les métiers sont complémentaires, il faut échanger. A partir de ces échanges nécessaires, on peut dénoncer une perversion, ou le risque d’une perversion : la monnaie nécessaire aux échanges engendre l’accumulation immodérée des richesses.
Dans la philosophie antique, le marchand est toujours suspect. Cette réflexion peut nous aider à mener une critique de notre société qui généralise les échanges marchands ;
La monnaie substitut du besoin : Aristote
Cela veut dire du besoin que l’on a les uns des autres, en vertu de la complémentarité des métiers. Il faut un étalon pour établir un rapport entre ce que produit un cordonnier et les céréales ; La monnaie est un opérateur de proportion : un instrument de justice, une sorte de juge en elle-même, dit Aristote. On échange en vue de vivre Le bien vivre, c’est autre chose (la finalité de la politique ce sera le bien vivre, être heureux)
Nomisma : la monnaie est créée par convention (nomos la loi) (Voir texte)
L’économie domestique
Aristote décrit un niveau d’échange marchand qui pour lui a de la valeur et n’est pas encore perverti. Oikos, la maison, Oikia : la famille, maisonnée avec animaux et esclaves ; L’économie –Oikonomia- se développe dans cet espace. L’acquisition de biens pour se nourrir est tout à fait nécessaire et honorable. La richesse est un instrument utile à la vie. Une famille doit posséder tout ce qui lui est nécessaire pour vivre en autarcie. Instrument : organon. L’instrument n’est pas un but. Le maitre de maison définit les fins de la richesse, la monnaie est un instrument nécessaire d’échanges là où le troc simple n’est pas suffisant. « La richesse est dans la nature, parce qu’il est de la nature de l’homme d’assurer sa subsistance et de détenir les moyens (une propriété) à cette fin. »
La (mauvaise) chrématistique
La chrématistique c’est l’art d’acquérir. (En général) On emploie plutôt le mot dans son sens péjoratif.
L’acquisition de bien pour se nourrir, qui est bonne, se change en quelque chose de condamnable. La richesse est prise elle-même pour but. Aristote condamne l’échange monétaire sous forme développée, échange qui a pour but le maximum de profit. L’argent se meut lui-même en marchandise, ce n’est plus un intermédiaire. Le marchand fait du commerce en vue du gain. Il faut différencier l’échange naturel entre producteurs pour les besoins et l’échange spéculatif.
Aristote critique le marchand : il ne peut pas être un bon citoyen (cité = bien vivre) Il se livre à une acquisition sans justice. Le marchand sera plutôt le métèque, l’étranger, le non- citoyen, sa place sera plutôt dans les ports et non au cœur de la cité (Agora libre et Agora des marchandises)
NB : critique de l’usure : la chrématistique assigne un prix au temps.
La (mauvaise) chrématistique (art d'acquérir) « Il existe un autre genre de l'art d'acquérir qui est spécialement appelé – et appelé à bon droit – chrématistique ; c'est à ce mode d'acquisition qu'est due l'opinion qu'il n'y a aucune limite à la richesse et à la propriété. Beaucoup, en raison de son affinité avec l'art d'acquérir décrit précédemment, croient qu'il ne fait qu'un avec lui et les identifient. En réalité, il n'est pas le même que celui dont nous avons parlé, mais il n'en est pas non plus très éloigné. Seulement, l'un d'eux est, naturel, l'autre ne l'est pas, mais a plutôt son origine dans une certaine expérience ` et' un certain savoir-faire. » Aristote - Politique 1 -9 Traduction Tricot.
L’ « Utopie » de Thomas More : reprend la condamnation des échanges marchands visant le profit. On échange pour le besoin, mais l’or les métaux précieux, les bijoux sont des hochets pour les enfants.
La réhabilitation du marchand dans la pensée occidentale
(au XVIIIe siècle) accompagne peut être la montée au pouvoir d’une nouvelle classe sociale, la bourgeoisie. Deux exemples : Smith - Montesquieu.
- Adam Smith : le penchant naturel à trafiquer. Tout acte humain, pour Adam Smith est motivé par l’intérêt individuel. Cet intérêt individuel bien compris suffit à construire toutes les relations sociales. Les hommes ont des besoins et échangent pour satisfaire leurs besoins, mais Smith ajoute qu’il existe en tous les hommes un penchant naturel, une « propension à échanger » NB : La où Aristote définit l’homme comme un animal politique, Smith le définit comme un être qui travaille. Pour les libéraux la politique va être subordonnée au monde des échanges marchands ; L’état n’est là que pour assurer la sécurité, un contexte d’ordre nécessaire aux échanges.
Sujet de dissertation : Le lien social peut-il ne reposer que sur l’intérêt ?
Il faut être vigilant car la notion d’intérêt est équivoque: en latin: il m’importe, ce qui me convient, correspond à mes besoins. Péjorativement, c’est l’attachement égoïste à ce qui nous est propre. Smith parle bien du concours des égoïsmes, chacun poursuit bien en ce sens son intérêt. Peut-on réduire la société à une somme d’égoïsmes ? Pour que les hommes vivent ensembles, ne faut-il pas qu’ils aient en vue un certain bien commun ? Le "ne que" invite à montrer que le lien social peut être fondé en partie sur l’intérêt égoïste mais que cela ne sera pas suffisant. On peut montrer aussi que le lien social peut reposer sur des échanges désintéressés.
Durkheim fait la critique de Smith : -Si l’intérêt rapproche les hommes, ce n’est que pour quelques instants, il ne peut créer entre eux qu’un lien extérieur, les consciences restent extérieures. - Toute harmonie apparente d’intérêt peut cacher un conflit latent : aujourd’hui il m’est utile de m’unir à vous, demain ce sera inutile. L’intérêt n’est qu’un lien passager, il ne suffit pas à fonder le lien social.
On peut reprocher à Smith d’avoir ignoré les autres formes d’échanges comme le don qui a d’autres motivations selon Mauss. Smith a –t-il transformé en forme naturelle de l’échange, ce qui pour n’en est qu’une forme historique parmi d’autres ?
Si le mot intérêt signifie aussi ce qui me motive, ce qui me convient : le bien, la justice peuvent aussi être des objets d’intérêt. Et on peut essayer de montrer que les hommes peuvent rechercher un bien qui dépasse la simple satisfaction de leurs besoins ou la recherche du profit.
Montesquieu : le doux commerce
Montesquieu défend l’idée que le développement des échanges commerciaux entre les nations est une condition de la paix.
Pour des raisons psychologiques: échanger apprend à connaître les mœurs des autres nations. On cesse de craindre l’étranger. L’habitude de commercer et la pratique du marché provoquent des transformations psychologiques et sociales qui entraînent la pacification des mœurs Les vertus guerrières disparaissent.
Parce que le commerce crée une interdépendance, les nations qui échangent ne pourront plus faire la guerre, elles ont besoin les unes des autres; Montesquieu reconnaît que Platon n’a pas tord de dire cependant que le commerce corrompt les vertus civiques.
A notre époque la thèse des libéraux est discutée: la construction européenne la conforte, mais on peut aussi trouver des contre arguments. On a vu aussi au dix neuvième siècle, le commerce entraîner les violences coloniales etc.… L’argument sur le commerce pacificateur est utilisé dans les débats sur l’entrée possible de la Turquie dans l’Union Européenne