Phénoménologie de la Perception de Merleau-Ponty
« Le Japonais en colère sourit, l'occidental rougit et frappe du pied ou bien pâlit et parle d'une voix sifflante. Il ne suffit pas que deux sujets conscients aient les mêmes organes et le même système nerveux pour que les mêmes émotions se donnent chez tous deux les mêmes signes. Ce qui importe c'est la manière dont ils font usage de leur corps, c'est la mise en forme simultanée de leur corps et de leur monde dans l'émotion. L'équipement psychophysiologique laisse ouvertes quantités de possibilités et il n'y a pas plus ici que dans le domaine des instincts une nature humaine donnée une fois pour toutes. L'usage qu'un homme fera de son corps est transcendant à l'égard de ce corps comme être simplement biologique. Il n'est pas plus naturel ou pas moins conventionnel de crier dans la colère ou d'embrasser dans l'amour que d'appeler table une table. Les sentiments et les conduites passionnelles sont inventés comme les mots. Même ceux qui, comme la paternité, paraissent inscrits dans le corps humain sont en réalité des institutions. Il est impossible de superposer chez l'homme une première couche de comportements que l'on appellerait « naturels » et un monde culturel ou spirituel fabriqué. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l'homme, comme on voudra dire, en ce sens qu'il n'est pas un mot, pas une conduite qui ne doive quelque chose à l'être simplement biologique – et qui en même temps ne se dérobe à la simplicité de la vie animale, ne détourne de leur sens les conduites vitales »
Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Éd. Gallimard, 1992, pp. 220-221
Questions pour guider la lecture
1/ Quel est la thèse de l’auteur et quels sont les enjeux philosophiques du texte ?
2/ Comment l’auteur procède –t-il pour présenter sa thèse?
3/ Que faut-il entendre par «usages du corps»? Quels sont les usages du corps évoqués par Merleau- Ponty?
4/ Que veut-il dire en affirmant que: «la manière même d’accueillir la situation et de la vivre est contingente»?
5/ Expliquez: « Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme, comme on voudra dire»
6/ Qu’est- ce que cela peut impliquer quant aux relations entre les hommes des différentes cultures?
Essai:«En quel sens peut-on dire de l’homme qu’il est un être dénaturé?»
Rédaction possible de l'explication
Introduction : (Idée générale + problématique. Ne citez pas le texte, ne donnez pas de renseignements sur l’auteur.)
Merleau Ponty souligne à quel point il est difficile de trouver dans le monde humain des comportements naturels. L’homme vit dans un monde de signes conventionnels qu’il produit avec les moyens biologiques dont il dispose. C’est vrai pour le langage, c’est vrai pour l’expression physique des émotions ou des sentiments. Que doit l’homme à son milieu culturel ? Est-il possible de cerner une « nature humaine » ? Merleau Ponty semble dire que nature et culture sont toujours mêlées.
Merleau Ponty utilise pour présenter sa thèse des exemples de conduites signifiantes.
signe de l’émotion (colère)
signe du sentiment ou de la passion (amour)
L’instinct lui-même (instinct de paternité)
Il compare ces signes aux signes linguistiques que nous reconnaissons aisément comme conventionnels.( appeler table une table)
Et chaque fois il met en avant que ces signes varient de culture à culture ce que nous vivons comme naturel nous a en fait été inculqué par notre milieu social.
Par « usages du corps » Merleau Ponty entend notre aptitude à produire des signes avec notre corps. Chaque culture invente les signes de l’émotion ou des sentiments en utilisant les moyens physiques dont le corps dispose. Tous les hommes sont capables de sourire, de rire, de taper du pied. Chaque culture choisit parmi ces possibilités le signe de telle émotion ou de tel sentiment.
Le sourire sert au japonais à dire la colère
Le sourire est pour l’occidental signe de la béatitude (ange au sourire de la cathédrale de Reims). Le corps est donc le véhicule d’une certaine intention.
Merleau Ponty parle aussi des « usages du monde « Que veut-il dire ? Deux hommes placés devant la même situation objective ne réagiront pas de la même manière. On choisit de vivre sa situation sur le mode de la colère. Un bouddhiste pourra choisir de vivre la même situation sur le mode de l’impassibilité. Il peut y avoir là aussi apprentissage culturel d’une relation au monde. L’homme à la différence de l’animal ne réagit pas instinctivement à la situation.
On peut comprendre que cela génère des malentendus entre les cultures : un homme ne comprend pas nécessairement les signes d’un membre de l’autre groupe.
L'auteur conclut de ces analyses que « tout est naturel et tout est fabriqué » chez l’homme.
Tout est naturel parce que les hommes vivent leur monde avec leur corps, tout est fabriqué parce que leur culture leur apprend toute une série de signes pour s’exprimer. On peut insister sur le coté « naturel », sur l’équipement physiologique identique, comme dans le langage, l’homme se sert de son aptitude à proférer certains sons grâce à son larynx, ou on peut insister sur le côté « fabriqué » culturel, comme dans le langage on choisit telle combinaison de sons, pour dire telle idée.
Peut-on alors voir en l’homme un animal dénaturé ? Le terme peut signifier « arraché à la nature et vivant dans un milieu culturel ». On dit cela de l’animal domestique parce que ses instincts sont transformés par l’homme à son profit pour qu’il vive hors de son milieu naturel dans la maison de l’homme.
Qu’en est –il de l’homme lui-même ?
Rappelons qu’on ne connait jamais l’homme naturel, il n’est jamais donné dans l’expérience. Ce n’est pas l’homme préhistorique, ce n’est pas le « sauvage » vivant dans une ile lointaine. Dès que l’homme vit en groupe, a un langage transmis dans sa société, des techniques traditionnelles, on a affaire à un être de culture.
On peut choisir de donner au mot dénaturé deux sens différents.
l’un péjoratif : un homme est taxé de « dénaturé » lorsqu’il ne manifeste pas les comportements qu’on attend de lui dans sa société justement : un père qui ne protège pas ses enfants par exemple, mais la formule suggère qu’on puisse définir ce qu’on attend « de la nature humaine » ce qui, nous venons de le dire est problématique, puisqu’on ne peut que l’imaginer.
l’autre mélioratif ou positif. « Etre dénaturé » signifierait seulement que l’homme par nature n’est que pures potentialités et qu’il a besoin de vivre dans un milieu culturel pour s’accomplir. Ainsi doit-il apprendre un langage dans sa société pour développer son aptitude à abstraire et recevoir des techniques pour parvenir à survivre en transformant son milieu. L’animal lui, est toujours tout ce qu’il doit être, cette dénaturation est le signe de la perfectibilité de l’homme. De générations en générations, ses techniques progressent, ses connaissances s’accroissent, son milieu change. L’homme a une histoire.
On peut ajouter que la liberté de l’homme s’exprime peut être dans son aptitude à faire taire ce qu’en lui, on peut appeler le « mécanisme de la nature ». Il n’est pas soumis à ses instincts. Un homme a un instinct de survie , mais il peut accepter de mourir plutôt que de faire un faux témoignage ou de trahir sa cause. L’homme se définit alors comme celui qui peut au moins combattre la nature en lui. Cette « dénaturation » est alors tout à fait positive et le fait entrer dans le champ de la moralité.