Traité de pédagogie
«Il y a beaucoup de germes dans l’humanité, et c’est notre tâche que de développer d’une manière proportionnée les dispositions naturelles, que de déployer l’humanité à partir de ces germes, et de faire en sorte que l’homme atteigne sa destination. Les animaux remplissent d’eux mêmes leur destination, et sans la connaître. Seul l’homme doit chercher à l’atteindre, et cela ne peut se faire s’il ne possède pas un concept de sa destination. (…)
L’éducation est un art dont la pratique doit être perfectionnée par beaucoup de générations.. Chaque génération instruite des connaissances des précédentes, est toujours plus à même d’établir une éducation qui développe d’une manière finale et proportionnée toutes les dispositions naturelles de l’homme et qui ainsi conduise l’espèce humaine toute entière à sa destination. (.........)
« Un principe de pédagogie que devraient surtout avoir devant les yeux les hommes qui font des plans d'éducation, c'est qu'on ne doit pas élever les enfants d'après l'état présent de l'espèce humaine, mais d'après un état meilleur, possible dans l'avenir, c'est-à-dire d'après l'idée de l'humanité et de son entière destination. Ce principe est d'une grande importance. Les parents n'élèvent ordinairement leurs enfants qu'en vue du monde actuel,si corrompu qu'il soit. Ils devraient au contraire leur donner une éducation meilleure, afin qu'un meilleur état en pût sortir dans l'avenir. Mais deux obstacles se rencontrent ici : 1° Les parents n’ont ordinairement souci que d’une chose, c’est que leurs enfants fassent bien leur chemin dans le monde et 2° les princes ne considèrent leurs sujets que comme des instruments pour leurs desseins.
Les parents songent à la maison et les princes à l’état. Les uns et les autres ne se proposent pas pour but dernier le bien général et la perfection à laquelle l'humanité est destinée. »
E. KANT Traité de Pédagogie.
La culture, c’est l'achèvement de l’homme. La pédagogie peut être vue comme un des moyens de ce perfectionnement. Au XVIIIème siècle, on se préoccupe beaucoup de pédagogie, les traités abondent. Kant critique les projets de son époque et propose le sien. La pédagogie doit former l’homme de l’avenir. Elle doit être le moyen d’une réforme de l’humanité. Comment penser cet homme nouveau ? N’y aurait-il pas un certain danger à le faire ? Et comment Kant échappe- t-il à ce danger ?
Eléments d’analyse du texte
Kant affirme que la pédagogie doit prendre pour but « l’idée de l’humanité et de son entière destination ». Une Idée, c’est le concept d’une perfection que l’esprit forme, mais qui n’est pas encore réalisée dans l’expérience. Comment former le concept d’une telle perfection ? Ce contenu est d’importance, puisqu’il s’agit de faire en sorte qu’un meilleur état puisse en sortir pour l’avenir. On se place dans le cadre d’une vision de l’histoire. Il faut réformer, pour que l’humanité qui n’est pas encore ce qu’elle doit être, chemine vers son accomplissement. Tel est le sens de la « culture ». Une telle approche n’est pas exempte de danger. Si l’on interroge l’histoire récente, on constate que faire un homme nouveau a été la tentation récurrente des politiques. Hitler, Mussolini, Staline ont essayé de modeler les enfants pour qu’un tel homme advienne. Tous les totalitarismes ont leur organisation de jeunesse parce qu’ils essaient de changer le monde en imposant leur vision de l’histoire et leur idée de ce que doit être l’homme. « Fils de la Louve », « Jeunesses hitlériennes », ces organisations ont été pensées comme susceptible d’engendrer l’homme de demain.
Cette pensée d’un avenir meilleur de l’humanité n’est elle pas équivoque et discutable ?
Kant reproche aux parents de vouloir adapter leurs enfants à la société telle qu’elle est. « Si corrompue soit-elle ». On peut prendre l’exemple de ces éducateurs de l’Antiquité qu’étaient les sophistes largement rétribués pour leurs leçons. Leur conventionnalisme leur faisait admettre les règles des cités existantes. S’il s’agissait d’une cité démocratique, il était opportun de cultiver la rhétorique, art des discours persuasifs. Les sophistes et les parents qui payaient les leçons admettaient les règles du jeu. Là où Platon souhaitait dénoncer la corruption de la démocratie et réfléchir aux bases d’une société plus juste, ils voulaient seulement faire participer les jeunes gens dans les meilleures conditions, à la cité existante . Ils ne voyaient de réussite possible que dans l’acceptation de la convention régnante.
Kant reproche également aux chefs d’état (aux princes) de ne vouloir que des « sujets ». Avec les parents, les princes financent aussi l’éducation. Les hommes d’état veulent des « sujets », des « instruments de leurs desseins ». Les hommes d’état veulent régner, stabiliser leur pouvoir. Et ici, nous retrouvons les desseins des régimes totalitaires. Au lieu de s’imposer par la force, on préfère régner sur les esprits après les avoir modelés.Kant soupçonne les politiques de n’avoir que des desseins égoïstes, au lieu de prendre en compte « la destination de l’humanité ».
On comprend que pour Kant, il ne s’agit pas de faire des sujets, mais au contraire des êtres libres. L’homme est un être doté de raison. Kant pense fondamentalement que le projet essentiel que doit poursuivre l’humanité dans l’histoire est celui du perfectionnement de sa propre raison. Il s’agit d’un côté de cultiver ses talents intellectuels, et de l’autre de se perfectionner moralement. Se servir de sa raison suppose l’autonomie, il faut penser par soi même et non pas de servir de la raison d’autrui, comme le disait Malebranche. Kant demande aux princes et aux parents de penser une pédagogie pour la liberté .Cela suppose de la part des politiques qu’ils laissent circuler librement les idées. On voit à quel point cela peut être difficile pour les pouvoirs politiques qui jugent souvent que la pensée risque d’être subversive.
Directions d’une critique possible du texte :
La liberté est pour Kant au principe de toute amélioration de l’humanité. Il échappe ainsi aux reproches qu’on pourrait faire aux totalitarismes, puisque c’est à un homme conquérant sa liberté qu’il appartiendra d’orienter son propre avenir. Ce souci de la liberté est au principe de nos républiques.
Le texte s’appuie cependant sur un postulat discutable. Kant parle en termes de « destination » de l’homme. Son langage est finaliste. Il parle comme si, depuis le premier moment de son existence, l’homme était « fait pour » un certain accomplissement. A l’arrière plan se dessine l’idée d’une nature faisant des projets pour l’homme, telle une providence bienveillante. Kant ne présente qu’une « hypothèse consolante » et non un fait avéré. Il nous demande si, lorsque nous pensons l’histoire de l’homme, nous pouvons faire l’économie de l’idée de progrès. Pour lui le progrès ne s’identifie pas au seul progrès technique, et le progrès humain a un contenu, le seul sensé à ses yeux.
Peut-être peut-on lui opposer l’idée d’une humanité qui n’est « faite pour » rien, qui tente diverses démarches, que les multiples cultures différente incarnent. Peut être peut –on renier toute pensée du meilleur et professer le relativisme?
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