Philosophie et quête de vérité
Sommaire |
Mythe et Logos
La philosophie est née en Grèce, dans le monde du mythe, mais en rupture avec lui.
Des questions fondamentales se posent à l’homme : création du monde, place de l’homme au sein du monde et de la nature, relations avec les dieux. Il y a longtemps répondu par le mythe.
Il emprunte plus tard une nouvelle voie, celle de la philosophie. Dans notre culture, on peut dater l’avènement de la philosophie au VI ème siècle avant JC.
Le muthos.
Parole formulée, récit ou dialogue,"le mythe est un récit traditionnel qui porte sur des événements arrivés à l’origine des temps, ou plutôt dans un temps qui ne se coordonne pas avec celui de l’histoire, sur les dieux et les héros. Il est destiné à élaborer le lien de l’homme avec son sacré, à fonder l’action rituelle des hommes, plus généralement à instituer les formes de pensée par lesquelles l’homme tente de se comprendre lui même dans son monde." (Ricœur : Finitude et culpabilité.)
Il ne faut pas le définir négativement en disant que c’est une explication fausse. Le mythe procède par images. Il est le symbole d’une vérité que la raison ne cerne pas (Le symbole est une expression qui communique un sens, mais le symbole est obscur et inépuisable)
Ex : la tâche, la souillure symboles du mal dans le christianisme.
Le mythe parle de vérités profondes de l’existence, mais il a un côté énigmatique, il demande à être interprété et les interprétations sont multiples.
Le mythe a d’abord été de tradition orale. C’est un récit qui vise à toucher le cœur, à séduire par des accents, qui est capable de charmer l’auditoire par la magie de la parole, et en créant une participation émotionnelle. (Peitho : la force de la persuasion)
Les poètes en viennent à écrire les mythes (il n’y a pas de texte sacré en Grèce, mais de multiples versions d’un même mythe, et des traitements littéraires). Exemple : Hésiode : La Théogonie – Les travaux et les jours. (Hésiode est un poète grec du VIIIème siècle -VIIème siècle avant JC)
Le mythe est traditionnel : c’est l’héritage de la cité. S’il est cru vrai, cette vérité du mythe est une vérité qui s’impose à l’esprit du dehors, elle incarne le poids de la tradition.
Une remise en cause du poids de cette tradition finit par s’imposer. Une quête de l’autonomie intellectuelle peut s’amorcer.
Naissance du logos.
Le logos est discours et raison.
Le logos est" un discours qui se propose d’établir le vrai après une enquête scrupuleuse et de l’énoncer suivant un mode d’exposition qui fait appel à l’intelligence critique du lecteur. "(Vernant )
(Lien avec la naissance de l’écriture)
Cette évolution se fait en même temps que naît la cité grecque, nouvel ordre politique.
La naissance de la cité grecque se situe au 8ème ou 7ème siècle avant JC. Entre des citoyens égaux (isonomie) les questions sont tranchées par le débat contradictoire, la discussion, la démonstration de ce qu’on avance : il faut produire ses raisons. En même temps chemine l’idée d’une vérité accessible à tous, soumise comme le débat politique au jugement de tous. La cité émerge donc comme espace public qui est un espace de débat. En même temps s’impose une nouvelle conception de la vérité, comme accord des esprits raisonnables concernant des évidences et des résultats qui s’imposent aussi bien à un esprit divin qu’à un esprit humain.
« Si l’avènement de la philosophie en Grèce, marque le déclin de la pensée mythique et les débuts d’un savoir de type rationnel, on peut fixer la date et le lieu de naissance de la raison grecque, établir son état civil. C’est au début du VIe siècle, dans la Milet Ionienne, que des hommes comme Thalès, Anaximandre, Anaximène inaugurent un nouveau mode de réflexion concernant la nature qu’ils prennent pour objet d’une enquête systématique et désintéressée » (Vernant : Chapitre VII Cosmogonies et mythes de souveraineté. In Les origines de la pensée grecque. )
L’écriture a joué son rôle.
Ecrire, c’est instaurer un discours dans lequel les analyses peuvent être plus rigoureuses, plus serrées. On peut mieux argumenter, élaborer un raisonnement pour démontrer.
Avec l’écriture apparaît une nouvelle sorte de discours qui instaure une rationalité démonstrative. Quand on écrit un texte, on le dépose au centre de la communauté. Il faut rendre des comptes devant tous et se justifier des objections et des oppositions que chacun est en droit de faire.)
Les anciens sages se servent de leur raison pour connaître la nature au terme d’une discussion critique. (Anaxagore)
La philosophie est logos : elle vise à comprendre le monde (plutôt les affaires humaines que la nature), elle vise à trouver la vérité, au terme d’une enquête, la vérité étant accessible à tous. Chacun juge par soi-même, mais chacun doit rendre raison de ce qu’il avance en donnant des arguments.
Rendre raison
Visée de vérité
Mythe traditionnel et élaboration philosophique du mythe
Un mythe grec traditionnel : mythe de Prométhée et de Pandora
Hésiode : Les travaux et les jours.
Les aspects majeurs de la condition humaine sont pensés par le mythe. Mise en place du sacrifice: les hommes échangent avec les dieux . Voir échanges.
Prométhée ayant trompé Zeus , Zeus retire les feux aux hommes. Le vol du feu par Prométhée décrit le passage de la nature à la culture et caractérise l'homme comme un technicien, maître des arts du feu.
Zeus courroucé fait au hommes le cadeau de Pandora ( le don de tous)
La condition humaine est marquée par la reproduction sexuée, les hommes auront à travailler durement pour nourrir femmes et enfants.
Élaboration philosophique d'un mythe traditionnel.
Le mythe d'Aristophane (Banquet - 189d - 191d)
Dans Le Banquet de Platon, chacun des convives tient un discours sur l'amour. Un des convives, Aristophane ( auteur de comédies )raconte un mythe orphique traditionnel. Pour Platon lorsqu'un poète transcrit un mythe traditionnel, son poème n'est pas exempt de vérité. Ce qu'il dit a peut être un sens profond concernant la condition humaine, mais lui même n'est pas vraiment conscient de ce contenu de vérité (il retranscrit la tradition), il a peut être rencontré la vérité « par hasard ». (On emploie l'expression de « poète inspiré »), et les images du poème et du mythe demandent à être interprétées. Elles ne parlent pas seules.
Le mythe décrit la condition humaine comme traversée par le manque et le désir Le désir est présenté comme un châtiment divin pour expier l'orgueil humain. Chacun a la nostalgie d'une plénitude perdue, mais les hommes ne parviennent pas à reconstituer une totalité autonome. Pris de pitié Zeus invente la sexualité. Le mythe rend compte des diverses formes d' inclinations amoureuses. « L'amour recompose l'antique nature » . Aristophane ne voit qu'un retour à la fusion initiale. Chacun attend de l'autre qu'il comble ses manques, mais c'est peut être un leurre. Aristophane remarque que les amants aspirent à un « Je ne sais quoi » de plus sans pouvoir énoncer ce qu'ils attendent l'un de l'autre.
Il faut donc interpréter le poème, mais la vérité qu'il propose demeure partielle. Diotime fait remarquer que nul ne s'attacherait à une partie de soi même si cette partie n'était pas bonne, ce qui suggère qu'on recherche peut être son véritable bien. La condition humaine est bien marquée par le manque et donc par le désir,mais ce qui comble les hommes, c'est le savoir, la vérité , et non l'amour d'un autre être humain.
« Le symbole est le chiffre d'un mystère, le seul moyen de dire ce qui ne peut être appréhendé autrement ; il n'est jamais expliqué une fois pour toutes, mais toujours à déchiffrer de nouveau, de même qu'une partition musicale n'est jamais déchiffrée une fois pour toutes, mais appelle une exécution toujours nouvelle ; » H. Corbin (Les êtres coupés en deux dans le mythe sont eux même des symboles .)
Diotime et le mythe de la naissance d'éros.Banquet 203b- 204b
Socrate ne parle pas en son nom, mais prétend faire parler une femme, une prétresse, Diotime qui raconte la naissance d'Eros, fils de Poros et de Pénia. (Souvent le mythe platonicien est le récit enchaîné d'un certain nombre d'épisodes, par la voix d'un narrateur étranger.)
Platon se sert de ce récit imagé pour dire la condition philosophique. Pénia n'est pas invitée au banquet d'Aphrodite.C'est la pénurie . Poros est le fils de Métis : la prudence, la ruse la sagesse pratique.) Eros tient de son père les multiples tours qui lui permettent de sortir de la misère (qu'il tient de sa mère ). Eros crie misère mais né le jour de la fête d'Aphrodite, il aime la beauté. Ce n'est pas un dieu, mais un démon, un être intermédiaire entre les dieux et les mortels. (Il transmet aux dieux ce qui vient des hommes et aux hommes ce qui vient des dieux.). Ici, il est intermédiaire entre la sagesse et l'ignorance et à ce titre philosophe, puisque seuls sont philosophes ceux qui s'attachent au savoir qu'ils ne possèdent pas.
Eros est une figure de l'âme du philosophe qui recherche le bien. Le gueux, c'est Socrate lui même, qui affirme toujours qu'il a pris conscience de son ignorance et que sa sagesse consiste en cela.
[NB : le mythe n'argumente pas, il opère par images et non par concepts.] Ce discours va plus loin que le mythe d'Aristophane : l'amour n'est pas désir de retrouver l'autre moitié de soi même, mais désir d'enfanter dans la beauté, selon la fécondité de l'âme et non selon celle du corps. Platon se réclame du mythe, alors qu'il chasse les poètes de la cité idéale. Il raconte une histoire, il se réfère à un événement archaïque et fictif. N'est ce pas pour la pensée rationnelle une façon de dire ce qui lui reste énigmatique ? Le mythe comble des lacunes.
La définition socratique de la sagesse
La sagesse socratique n'est pas sophia, au sens de savoir total. Elle se définit comme non- savoir, prise de conscience de son ignorance. Elle est une recherche animée pas un manque et vouée à ne jamais aboutir.
L'opinion (la doxa) est certaine de soi. Socrate essaie de montrer à l'opinion que ce qu'elle tient pour vrai ne l'est pas. "Le but de Socrate est de détruire la certitude et ses justifications illusoires en leur opposant, non une vérité, mais l'échec, l'absence de réponse, l'exigence, d'une interrogation autrement conduite et comprise" (François Châtelet- Platon)
Socrate apprend à penser :" L'image que je me fais de l'âme en train de penser n'est rien d'autre que celle d'un entretien, dans lequel elle se pose à elle même des questions et se fait à elle même des réponses, soit qu'elle affirme, soit au contraire qu'elle nie. "(Théétète, Platon) "Connais-toi toi même" enjoint-il. Il s'agit d'avoir soin de son âme, de tenter de connaître l'essence de l'homme, sa situation dans le monde, sa vertu, ce qui lui convient. C'est une connaissance négative et critique, un retour de la conscience sur elle même qui la réveille et la rend à la lucidité. Socrate ne s'intéresse pas à la nature, mais bien à l'homme à sa place dans la cité. (Il n'est pas un physicien).Son but est de s'élever au dessus du conventionnalisme de sophistes. Il cherche à définir universellement les activités morales. Socrate veut montrer qu'il existe un principe de détermination supérieur à l'appréciation individuelle. - Le Phédon présente Socrate comme un enchanteur dont les exhortations savent exorciser l'âme des préjugés qui l'empêchent de voir en elle même.
Socrate use d'ironie. "Ce sont surtout des qualités honorables que ces gens -là disent ne pas posséder"(Aristote).
Socrate s'avance vers son interlocuteur en abondant dans son sens , il attend que l'autre l'éclaire grâce à sa compétence qu'il ne conteste pas,comme l'ignorant qui attend tout de l'autre.
Le retournement se fait. Ménon s'embrouille dans la définition de la vertu. Gorgias se contredit lorsqu'il s'agit de l'usage de la rhétorique. Hippias peine à comprendre la question qui lui est posée et au lieu de chercher l'essence du beau donne des exemples et s'appuie sur la pensée commune. Le beau" C'est une belle jeune fille, tout le monde pense ainsi..."
Le non- savoir de Socrate est un savoir des accouchements.(Maïeutique)Sa mère Phénarète accouche les corps, lui accouche les esprits des vérités qu'ils contiennent, ou parfois accouche d'un fantôme, d'une illusion de savoir. Il ne se veut pas dogmatique, il n'a rien à apprendre à l'autre. Son rôle est de susciter en l'autre la prise de conscience.
Le lieu de cet accouchement est le dialogue. La philosophie est dialectique, science qui consiste à dialoguer. Le dialogue dépend de la présence de la vérité et non du nombre des interlocuteurs. Il s'agit de définir, de remonter jusqu'à l'essence pour pouvoir rendre raison de ce qu'on avance. Lorsque je prends la parole, j'ai une dette envers la vérité, je dois rendre raison de ce que je dis. Le dialogue socratique s'oppose au discours du rhéteur qui renonce à toute recherche de la vérité et n'est plus qu'une joute oratoire destinée à imposer à l'autre sa puissance. (Il y a une éthique du dialogue. Sourate en précise toujours les conditions.)
La définition platonicienne de la sagesse :L'allégorie de la caverne (République VII)
Socrate incarne la philosophie comme interrogation. Calliclés lui dit, dans le Gorgias, que la philosophie, c'est bon pour la jeunesse, mais non pour un homme d'âge mûr, voulant insister sur le fait qu'une réflexion qui n'aboutit pas met en retrait de l'action. Pour agir, il faut une idée claire des normes et des valeurs que l'on veut suivre. De Socrate à Platon la sagesse se transforme. Il y a à l'intérieur de la philosophie cette tension . L'essentiel est-il la conscience critique, l'interrogation? Ne faut-il pas à un certain moment donner des réponses, construire un système ?
Le philosophe que Platon met en scène dans l'allégorie de la caverne (République VII) va jusqu'au bout du mouvement de désillusion. Il est capable de construire un discours vrai qui révèle les carences de l'opinion et s'institue en juge de l'opinion. Son discours est vrai, non seulement parce qu'il tente de faire l'accord des esprits, mais parce qu' il révèle une réalité.
L'allégorie rompt avec le mythe traditionnel, elle est construite à des fins pédagogiques et chacune des images est choisie et interprétée par Platon.
Les prisonniers de la caverne portent des chaînes. Ces chaînes sont les chaînes de l'opinion, de la tradition , mais aussi les chaînes du corps. Les sens sont trompeurs,nous avons tendance à croire que le monde est tel qu'ils nous disent qu'il est. (la pierre est lourde, le poids est dans la pierre). Nous décidons du bien et du mal en fonction du plaisir que le corps éprouve.L'attrait du plaisir détourne de la recherche de la vérité (CF Phèdon).
Les prisonniers de la caverne ne voient que des ombres mouvantes. Les sophistes décrivent ainsi la justice à travers ses multiples incarnations historiques dans différentes cités, ils saisissent une apparence de la justice, et non la Justice dans sa réalité. Le sophiste Hippias décrit la beauté selon la convention commune.Il appréhende une beauté changeante.
L'allégorie ne dit pas comment un prisonnier peut se défaire de ses chaînes.
Mais celui qui a brisé ses chaînes se retourne et chemine vers le monde du jour où il verra la réalité à la lumière du soleil.
Il apprend à se défier de ses sens , et à penser par concepts, abstraitement.
Les mathématiques nous enseignent à nous méfier du sensible parce que les êtres mathématiques sont abstraits, mais les mathématiques s'appuient sur des hypothèses. ne remontent pas jusqu'à une réalité absolue. Le philosophe est décrit dans l'Allégorie comme celui qui, au delà de l'expérience sensible ou historique variable, saisit des réalités idéales, abstraites qui se donnent à la vue de l'âme et non plus des sens. La philosophie comme discours vrai est issue de la connaissance intellectuelle de ces Idées. Elle atteint des réalités absolues, l'Etre même. Par exemple : il existe une Justice absolue, l'Idée de Justice Les lois de Sparte ou d'Athènes n'en donnent qu'un reflet historique contingent et variable. Platon répond au conventionnalisme des sophistes en affirmant l'existence d'essences éternelles que l'âme peut connaître. De même la beauté réelle est l'Idée de beau dont les êtres sensibles ne portent qu'un pâle reflet. _ La philosophie est donc définie comme un discours vrai portant sur des réalités absolues, éternelles immuables .
Un souci de vérité traverse la métaphysique occidentale de Platon à Descartes,(Ce souci de vérité est - il lui même illusoire ? Nous verrons que Nietzsche le met en question au 19 ème siècle.)
Platon réinterprète le dialogue Socratique. La confrontation des opinions permet une dialectique ascendante qui peu à peu mène les interlocuteurs à la découverte des idées.
Une question se pose: comme du non- savoir peut on passer au savoir?
Platon répond dans le « Banquet » en mentionnant un intermédiaire, l'amour. Platon veut montrer que les hommes croient trouver la complétude dans l'amour d'un être mortel et se trompent. II leur faut élucider le manque qui est en eux. Chacun manque véritablement de connaissance et de vérité. et seul le savoir peut venir les combler de manière stable et définitive.
L' amour qui pousse vers un autre être humain n'est cependant pas condamnable, à condition d'être tourné "vers la production de beaux discours", c'est à dire vers la connaissance et à condition d'être un peu à la fois purifié
L'amour donne de l'élan pour une quête du savoir : tel est son statut d'intermédiaire.
Platon rencontre dans son époque le relativisme des sophistes. Peut on bien vivre sur fond de relativisme ? Platon ne le croit pas, il bâtit la théorie des Idées pour répondre que les hommes sont capables de bâtir un discours vrai, portant sur un objet stable, sur des essences éternelles.