La liberté
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La liberté
Le sens commun définit la liberté comme l'absence de contraintes. Je me sens libre lorsque je fais ce qui me plait, lorsque je n'obéis à aucune loi.
La physique parle de chute libre, lorsqu'un corps est laissé à son mouvement propre. La liberté renvoie à la spontanéité. Une action libre vient du sujet lui même.
Ne faut-il pas corriger cette première approche du sens commun?
La liberté comme libre arbitre
Le libre arbitre c'est la propriété qu'aurait la volonté de se déterminer rigoureusement par elle même. La volonté, en tant que libre échappe à toute détermination extérieure.
Descartes, dans la Quatrième Méditation propose une définition du libre-arbitre.
"Car elle, la volonté, consiste seulement ne ce que nous pouvons faire une chose, ou ne pas la faire ( c'est à dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir) ou plutôt seulement en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu'aucune force extérieure nous y contraigne. "
Le libre-arbitre, c'est l'infinité de la volonté. Il est l'objet d'une reconnaissance immédiate. Rien ne peut me faire vouloir ce que je ne veux pas. Rien ne peut agir directement sur notre volonté. Notre volonte en elle même est une figuration de l'infini , à l'image même de Dieu.
La démarche du doute méthodique nous permet de faire l'expérience de cette liberté du libre arbitre.Rien ne me contraint à affirmer, si je ne veux pas affirmer.
La "chose qui pense" est entendement et volonté. L'entendement est le pouvoir de se représenter une idée. La volonté est pouvoir d'affirmer et de nier. De cette disproportion nait la possibilité d'une erreur.Nous nous précipitons, nous affirmons, alors que notre entendement peut ne pas avoir d'idée claire. Inversement, nous avons toujours le pouvoir de refuser d'affirmer une idée évidente.
Nous rencontrons sur ce point la question de la Théodicée, ou justification de Dieu. La métaphysique du Dix Septième siècle se pose la question du mal dans le monde. Si Dieu est l'être infini, tout puissant et bon, comment rendre compte du mal? Descartes choisit de dire que Dieu nous a donné le meilleur. Nous avons reçu un entendement qui est limité ( nous ne sommes pas omniscients). Notre volonté est infinie. l'erreur ou la faute sont de notre responsabilité. Il nous appartient toujours de suspendre notre jugement de refuser d'affirmer ce que notre entendement ne conçoit pas ou ce qu'il conçoit mal. Dieu nous a confiés à nous même en nous laissant libres.
Le bon usage du libre arbitre
LETTRES DE DESCARTES AU PERE MESLAND (Egmont 9 Février 1645)
"Et, pour exposer plus complètement mon opinion, je voudrais noter à ce sujet que l'indifférence me semble signifier proprement l'état dans lequel est la volonté lorsqu'elle n'est pas poussée d'un côté plutôt que de l'autre par la perception du vrai ou du bien ; et c'est en ce sens que je l'ai prise lorsque j'ai écrit que le plus bas degré de la liberté est celui où nous nous déterminons aux choses lesquelles nous sommes indifférents. Mais peut-être d'autres entendent par indifférence une faculté positive de se déterminer pour l'un ou l'autre de deux contraires, c'est-à-dire pour poursuivre ou pour fuir, pour affirmer ou pour nier. Cette faculté positive, je n'ai pas nié qu'elle fût dans la volonté. Bien plus, j'estime qu'elle y est, non seulement dans ces actes où elle n'est pas poussée par des raisons évidentes d'un côté plutôt que l'autre, mais aussi dans tous les autres ; à ce point lorsqu'une raison très évidente nous porte d'un côté, bien que, moralement parlant, nous ne puissions guère aller à l'opposé, absolument parlant, néanmoins, le pourrions. En effet, il nous est toujours possible de nous retenir de poursuivre un bien clairement connu ou d'admettre une vérité évidente, pourvu que nous pensions que c'est un bien d'affirmer par là notre libre arbitre"
Descartes affirme d'une part que la liberté est un pouvoir absolu de choix. Par essence, elle est infinie.
Il reconnait d'autre part qu'il y en a des degrés. On peut faire un bon ou un mauvais usage de son libre arbitre.
Je peux toujours prendre une décision dans l'ignorance la plus absolue, mais je suis " plus libre" lorsque ma volonté est éclairée par des raisons. La liberté s'accomplit dans le choix du vrai et du bien.
On reconnait là la composante essentielle de l'idéal cartésien de générosité.
L'indifférence " me semble signifier l'état de la volonté lorsqu'elle n'est pas poussée d'un côté plutôt que de l'autre par la perception du vrai et du bien" Être indifférent : du verbe porter en latin. Ne pas être porté à... L'indifférence est le plus bas degré de la liberté pour Descartes.Elle indique un défaut de connaissance. Face à ce défaut de connaissance, on peut toujours souligner bien sûr la puissance de la volonté. Certains le font et soulignent la faculté positive qu'a la volonté de se déterminer dans l'ignorance la plus totale. (Nous pouvons toujours affirmer 2+2=5 , s'il s'agit de montrer la puissance de notre volonté.) , nous pouvons également refuser d'affirmer alors que la raison nous présente les raisons les plus évidentes.
Le généreux cartésien s'efforce de connaître, et il tente de choisir ce que sa raison lui représente comme étant le meilleur, tout en sachant qu'il n'est pas omniscient et qu'il pourra toujours découvrir plus tard qu'il s'est trompé. Voir Réflexion Ethique
Les difficultés de l'idée de libre arbitre
Admettre le libre arbitre, c'est introduire de la contingence dans le monde, aussi bien en ce qui concerne l'action divine que l'action humaine. (Le contingent : ce qui peut ne pas être, ce qui n'est pas nécessaire) Admettre le libre arbitre, c'est aussi admettre qu'on puisse agir sans raison. Est-ce moralement acceptable ? La connaissance du monde physique suppose le déterminisme : les mêmes causes engendrent les mêmes effets. L'action humaine, si elle peut être contingente, rompt totalement avec ce principe.
La critique du libre -arbitre
Le libre arbitre est-il une illusion née d'un défaut de connaissances?
LETTRE DE SPINOZA A SCHULLER (LVIII) (1674-75 ?)
"Pour ma part, je dis que cette chose est libre qui existe et agit par la seule nécessité de sa nature, et contrainte, cette chose qui est déterminée par une autre à exister et à agir Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu'elle continue de se mouvoir, sache et pense qu'elle fait tout l'effort possible pour continuer de se mouvoir. Cette pierre, assurément, puisqu'elle n'est consciente que de son effort, et qu'elle n'est pas indifférente, croira être libre et ne persévérer dans son mouvement que par la seule raison qu'elle le désire. Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d'avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes les déterminent. C'est ainsi qu'un enfant croit désirer librement le lait, et un jeune garçon irrité vouloir se venger s'il est irrité, mais fuir s'il est craintif. Un ivrogne croit dire par une décision libre ce qu'ensuite il aurait voulu taire. De même un dément, un bavard et nombreux cas de ce genre croient agir par une libre décision de leur esprit, et non pas portés par une impulsion. Et comme ce préjugé est inné en tous les hommes, ils ne s'en libèrent pas facilement. L'expérience nous apprend assez qu'il n'est rien dont les hommes soient moins capables que de modérer leurs passions, et que, souvent, aux prises avec des passions contraires, ils voient le meilleur et font le pire : ils se croient libres cependant, et cela parce qu'ils n'ont pour un objet qu'une faible passion, à laquelle ils peuvent facilement s'opposer par le fréquent rappel du souvenir d'un autre objet."
Si l'on prête un petit degré de conscience à la pierre qui est dans notre main et qu'on lance, on peut penser qu'elle ignore les causes qui la mettent en mouvement ( notre main qui la pousse). Elle s'imagine qu'elle va vers le but de sa propre volonté. (Elle ignore la cause qui la contraint à avancer). Ne sommes nous pas semblables à cette pierre ? Nous sommes conscients de nos désirs, remarque Spinoza, mais inconscients des causes qui nous contraignent à agir.
L'homme n'est pas " un empire dans un empire". Son action est à relier à toute une chaine de causes qui la déterminent. L'enfant croit " appéter librement le lait", alors que seule sa physiologie le pousse à se tourner vers cet aliment. L'ivrogne croit faire librement des confidences, alors que seul l'alcool qu'il a dans le sang le détermine à se confier.
Spinoza ne refuse pas d'utiliser le mot liberté , mais en change le sens.
Être libre, c'est exister ou agir selon sa nécessité propre. Être contraint, c'est agir ou exister en étant déterminé par d'autres choses. Seul Dieu au sens strict est libre , non pas parce qu'il agirait de volonté libre ( par libres décrets) mais parce qu'aucune chose extérieure à lui ne le contraint.
Spinoza refuse d'admettre la contingence dans la nature. Tout dans la nature existe nécessairement. Rien de ce qui est pourrait ne pas être.
NB :L'Éthique de Spinoza est une réflexion métaphysique sur Dieu. Accorder un libre-arbitre à Dieu est pour lui le fondement de la superstition. Les hommes se trompent sur eux mêmes en s'accordant un libre arbitre. Ils imaginent Dieu à partir de l'homme et reproduisent cette erreur en accordant à Dieu une volonté libre qu'ensuite ils essayent de fléchir en priant Dieu de changer ses décrets, d'intervenir dans la nature en leur faveur. Si Dieu est l'Être infini , il est nécessairement . Vouloir qu'il intervienne dans la nature et en modifie les lois serait aller à l'encontre de la perfection divine. Voir Appendice du Livre I de l'Ethique de Spinoza
Tout homme pour Spinoza agit en suivant la nécessité de sa nature.Les moralistes qui définissent un devoir être n'" écrivent que des satires".
Généalogie de l'idée de libre -arbitre
Nietzsche ne s'inscrit pas dans le débat entre métaphysiciens. Il refuse d'y participer et entreprend une démarche généalogique. voir Le Crépuscule des Idoles de Nietzsche
Le dépassement du débat métaphysique. Kant et la liberté d'autonomie
Admettre la liberté au sens du libre arbitre semble incompatible avec une connaissance de la nature. Mais la vie morale ne suppose-telle pas que l'on admette un libre arbitre ? .
NB : Au XVIII ème siècle, Kant brosse le tableau intellectuel de son époque. La science de la nature fait l'accord des esprits. Les métaphysiciens se contredisent. Kant fait une "critique de la raison" Il essaie d'en montrer le pouvoir et les limites. Pourquoi réussit elle dans les sciences de la nature ? Pourquoi échoue-t-elle et aboutit-elle à des contradictions en métaphysique ?
Le débat sur la liberté est un de ces débats métaphysiques dans lesquels la raison montre son impuissance et se contredit.
Kant montre que la physique qui connait le monde des phénomènes repose sur le principe de causalité. Tout événement du monde doit être considéré comme l'effet d'une cause à laquelle il succède nécessairement d'aptès une règle.
Quand l'homme agit, il faut considérer sa volonté comme cause libre.
L'impératif moral n'a de sens que s'il s'adresse à une volonté libre.Il faut faire de la liberté le postulat de la raison pratique. Tu dois, donc tu peux. Négativement, la liberté humaine doit être définie comme l'indépendance par rapport au mécanisme de la nature. Positivement, la liberté est autonomie dans le domaine moral. Le sujet est législateur et sa volonté est source de l'impératif auquel il doit soumettre sa volonté pour agir moralement.
Rappel : l'exemple du prince qui demande à un de ses sujets de faire un faux témoignage sous peine de mort. Le sujet ignore s'il est capable de risquer sa vie plutôt que de faire un faux témoignage, mais il affirme au moins qu'il lui est possible de le faire, et Kant dit que dans cet exemple nous découvrons la liberté du sujet moral.
Alain : "Être homme s'est se savoir esprit, et à ce titre obligé absolument, parce que noblesse oblige. "